Quand Berthe Gavignol, 102 ans, est arrêtée par la police dans sa petite ferme auvergnate de la banlieue de Saint-Flour, l’inspecteur Ventura (André, pas Lino) ne se doute pas que sa garde à vue va être mémorable. Pourtant, il aurait dû être préparé. Il a fallu un encerclement en règle suivi d’une menace d’enfoncement de porte pour que Berthe rende les armes (un fusil grippé, un Lüger huilé). La Mémé a le doigt qui ripe facilement et n’a pas sa langue dans sa bouche. Elle a fusillé le derrière de son notaire de voisin. A priori simplement comme ça. Pourtant, une fois assise, elle se met lentement à table et raconte toute une histoire qui est aussi une partie de l’Histoire de France. Parce que, on l’a déjà écrit, Mamie Lüger a 102 ans, qu’elle a connu la guerre et même avant la guerre. Que c’est une femme indépendante, qui a aguiché quelques hommes, qui s’est faite agresser par quelques autres, qui s’est malheureusement mariée, qui s’est heureusement retrouvée sans mari en pleine Deuxième Guerre mondiale. Rien que du normal en quelque sorte sauf que dans la maison de Mamie Lüger, les cadavres ne sont pas dans les placards, mais dans la cave, sagement enterrés. Alors, elle raconte son histoire devant un Ventura abasourdi ou estomaqué ou les deux (hypothèse la plus probable). Mais bien sûr, toute cette histoire, il ne l’aurait jamais connue si au début Mamie Lüger n’avait pas hébergé deux jeunes amoureux en cavale. Faut dire qu’elle a le cœur tendre, qu’elle aime sa voiture et pas trop celle du notaire…

Normalement, cette trame vous rappelle quelque chose. Il s’agit ni plus ni moins de l’adaptation du roman de Benoît Philippon paru en 2018. L’auteur s’est fait une spécialité de ces thrillers avec des personnages radicaux hauts en couleur, des personnages énormes, caricaturaux, qui sont là à la fois pour divertir et pour dénoncer des travers de la société. Alors, ici, si Berthe n’a pas forcément de grands pieds, elle a une grande gueule, et elle témoigne à sa manière (à coups de pelle, par exemple) des errances du monde dans lequel elle a vécu. Nicolas Kéramidas a bien saisi l’essence du roman pour cette première aventure de Mamie Lüger. Ses personnages sont des caricatures un peu à la Audiard (l’inspecteur Ventura surtout). Quant à cette Mamie Lüger, le contraste physique entre qui elle a été et qui elle est se confronte à l’absence de contraste en ce qui concerne son caractère. Elle a toujours été une femme indépendante qui ne voulait pas s’en laisser compter et qui surtout, et la bande dessinée rend bien cet aspect, a été souvent humiliée mais s’en est toujours vengé. Alors, évidemment, les deux tourtereaux pour lesquels elle est prête à se sacrifier (a 102 ans) lui rappellent fortement quelque chose. Une belle satyre sociale mise en images volontairement farfelues.