CHRONIQUES

livres • bandes dessinées • comics
Prix : 31,95 €
INFORMATIONS LIVRE
Édité chez
Langue :
ISBN : 978-2-8082-1935-8
Nombre de pages : 320
Format : 32 X 25 CM
Année de parution : 2026
Crédits
Illustrateur(s) :
Scénariste(s) :

Scénario adapte du roman d’Edward Abbey.

Contexte
Époque : , ,
Régions :
CHRONIQUES > LIVRES >
9 / 10

Le Gang de la clef à molette

Illustrateur :

Jean-Baptiste Hostache inaugure de fort belle manière cette collaboration entre Le Lombard et Gallmeister avec cet imposant Gang de la clef à molette, récit logique et foutraque sur une société américaine et dont chaque page est ici un petit bijou artistique. Une bande dessinée de toute beauté.

Glen Canyon Dam, Arizona,1974. Seldon Smith, mormon, polygame, guide, écologiste tendance anarchiste, observe un barrage de merde quand sa route croise celle de George Hayduke, vétéran du Vietnam, un brin foutraque, écologiste qui s’ignore et plutôt d’obédience nihiliste. Entre les deux hommes, c’est le coup de foudre. Ensemble, ils vont mettre à terre un certain capitalisme peuplé de bulldozers massacreurs de la nature. Hayduke, c’est un mec qui aime boire de la bière, pisser là où ça lui chante, qui n’aime pas trop les gonzesses, leur préférant quelques kilos de dynamite. Mais Seldon va lui présenter Bonnie Abbzug et Doc Sarvis, et ça va changer la donne de ce joueur de poker. Bonnie, c’est une hippie qui s’ennuie et qui cherche à la fois un sens à sa vie et de l’adrénaline. Entre elle et Hayduke commence une dure bataille qui ne peut que finir par une attirance sexuelle, voire sentimentale. Mais si pour l’heure Bonnie pourrait avoir croisé Clyde, elle a croisé Sarvis, un chirurgien qui joue de la tronçonneuse en détruisant les poteaux des panneaux publicitaires qui plombent le paysage. C’est un être débonnaire, un brin grassouillet, un brin poète. C’est surtout le nerf de leur future guerre : c’est la banque. C’est lui qui va financer le gang de la clef à molette dans son œuvre anarcho-divine de destruction de ce qui dénature la nature. Alors, le gang se prépare version survivaliste. Il dresse la liste de ses cibles, et commence à sillonner l’Arizona distillant la bonne dynamite. Mais Monseigneur Love, l’évêque millionnaire, qui bosse pour un shérif de comté va partir à leur poursuite. Il a déjà un vieux compte à régler avec Seldon, et que Hayduke aplatisse une de ses voitures avec un rocher de la sierra ne va pas arranger les choses. Dans les grands espaces américains, une course-poursuite improbable et inégale va alors avoir lieu, et elle ne peut déboucher que sur une défaite et de multiples drames…

Romancier des grands espaces et pourfendeur d’un capitalisme à l’américaine, Edward Abbey fait paraître son roman en 1975, près de vingt ans après Seuls sont les indomptés, ouvrage qui partage les mêmes thématiques (écologie, absurdité des barbelés dans la prairie, camaraderie unie et qui lutte contre un système, vacuité d’une vie si elle n’est pas au moins inconsciemment militante – avec ses travers et ses contradictions hérités d’une époque révolue, celle du Far-West). Seuls sont les indomptés avait conquis Kirk Douglas (on pourrait parler de ses côtés anarchistes) tout comme Le Gang de la clef à molette a séduit, et c’est tout sauf une surprise, Robert Redford : les deux acteurs aiment décidément les grands espaces et les westerns crépusculaires peuplés de personnages qui s’apparentent aux derniers des romantiques, condamnés à disparaître. En 2019 pour Sarbacane, Max de Radiguès avait joliment adapté Seuls sont les indomptés en bande dessinée, et avait su composer des personnages hauts en couleur, foutraques (on se rappelle également du personnage de shérif qui traque inlassablement Jack Burns, et qui finit par le respecter tout en s’identifiant à des pans de sa personnalité). Personnages qui sont des ébauches de ceux du Gang. Pour Les Arènes, Jean-Baptiste Hostache avait lui déjà adapté brillamment Shibumi, un roman de Trévanian réédité chez… Gallmeister. Au côté du scénariste Robin Recht (La Cage aux cons), il a entamé au Lombard Junior & Senior, une série dans laquelle gravitent déjà deux personnages transgressifs sympathiques. C’est encore le cas avec cette immersion dans l’œuvre pharaonique d’Edward Abbey. Il ne faut pas s’y tromper : le roman et sa suite (Le Retour du gang) forment une fresque gigantesque, dantesque. S’y coller tient de la gageure et il ne fallait pas moins de trois cents pages avec un découpage strict pour y arriver et… qualité hautement appréciable un trait talentueux. La bande dessinée de Jean-Baptiste Hostache fait la part belle aux grands espaces, qu’ils soient ou non pollués par l’homme. Elle n’en oublie pas cette galerie de personnages foutraques qui gravitent un peu malgré eux autour de ce dégingandé de Hayduke, qui ose tout, qui suit ses propres principes et qui est marqué par la guerre du Vietnam. On pourrait presque le suivre à la trace d’urine. C’est un peu ce que va faire Monseigneur Love, sorte d’antithèse des Blues Brothers, dans cette course-poursuite en pleine nature sauvage. Tout est réussi dans cette bande dessinée qui trahit l’œuvre d’Abbey avec beaucoup de fidélité. On s’attache aux personnages, on se perd dans la contemplation du paysage, on crève de soif avec eux, on regarde désabusé l’étau se resserrer autour d’eux. Mais alors que le romancier américain portait un regard sombre sur son époque en 1956 (celle de Seuls sont les indomptés), on le sent revanchard avec Le Gang de la clef à molette. Il a besoin d’une touche d’espoir. Bande dessinée à la fois sombre et lumineuse, avec un happy-end à rallonge et rebondissements, l’histoire remodelée par Jean-Baptiste Hostache redonne foi (mais pas mormone) à une certaine humanité. Longue vie au gang avec cette histoire que, à peine la lecture terminée, on a envie de reprendre depuis le début pour comprendre et se confronter à cette camaraderie.

Mis à jour le 26 septembre 2026
Mais Hayduke ne se plaindrait sûrement pas à cause d’une femme. Aucune n’en valait la peine. Dans sa foutue caboche, il y avait un certain nombre de putains de trucs plus importants que les femmes dans la vie. Des trucs comme les flingues, une bonne clef dynamométrique. Un treuil qui fonctionne, se taper un brelan et contrer une paire, un bon chien de chasse, une cabane dans la forêt où un homme peut pisser au grand air depuis le porche. Et quand ça lui putain de chante, bordel de Dieu !
CONTINUEZ VOTRE LECTURE..