29 décembre 1890. Le jeune sioux Cri-de-L’Aigle est l’un des rares survivants du massacre de Wounded Knee. S’il parvient à s’enfuir à cheval, il a été le témoin des exactions du colonel Ben Norton. Surtout, en voulant le tuer, il a commis l’irréparable : il a tué sa propre mère. Mais Cri-de-L’Aigle n’est pas un indien Lakota comme les autres : c’est un enfant blanc adopté par les indiens. Et s’il a pu s’en sortir vivant, c’est parce que Norton ne l’a pas froidement abattu. Devenu Lee Horn dans une famille d’agriculteurs noirs du Missouri, il reprend pied avec la civilisation même s’il demeure amnésique des événements de Wounded Knee. Il grandit, devient amoureux. Mais Betty, son amour d’adolescence, meurt de la fièvre typhoïde. Alors Lee Horn s’engage dans l’armée américaine, devient caporal, débarque aux Philippines sur l’île de Samar en 1901 où avec d’autres soldats il commet massacre sur massacre pour mater les rebelles. Jusqu’au jour où il est décoré par un officier en qui il reconnait le colonel Norton. Norton, c’est le diable incarné. Et maintenant que la mémoire lui est revenue, Lee Horn n’a qu’une idée en tête : venger les siens et retrouver la paix intérieure. Il ne le sait pas encore, mais il va devoir subir l’emprisonnement, un typhon, revenir sur le continent américain en 1910 à New York, devenir le Chaman, croiser une journaliste avant d’aller achever ce à quoi désormais il consacre sa vie : mettre un terme à la vie de Ben Norton.

Sur une idée originale du dessinateur Gilles Mezzomo, Philippe Thirault nous propose avec Lee Horn alias Cri-de-L’Aile alias Le Chaman un héros shakespearien de première. Il y a de la dramaturgie dans cette bande dessinée qui revisite des pans méprisables de l’histoire des États-Unis, et le grand mérite ici est de ne pas se limiter au côté western, au côté Far-West. Car les États-Unis, en même temps qu’ils éradiquaient toute résistance à l’intérieur du pays, devenaient également une puissance extérieure prédatrice. Trajectoire singulière donc que celle de leur héros qui nait tragiquement lors du massacre de Wounded Lee et qui n’aura de cesse de croiser la figure méphistophélique du colonel Ben Norton, portraituré ici presque à l’extrême, dominateur sur le terrain et dans son foyer. Mais il y a aussi beaucoup de lumière dans cette bande dessinée. Des plages de bonheur, qui viennent suspendre cette histoire de vengeance. Et aussi des rencontres humaines qui redonnent foi en l’humain justement (à l’exception d’un pasteur du Missouri). Comme par un fait exprès, comme une boucle historique, l’histoire se clôture avec un spectacle du Buffalo Bill Wild West. Entre le massacre de Wounded Knee et cet ultime épisode, on a pu apprécier le talent de dessinateur de Gilles Mezzomo, capable d’alterner les grands espaces lumineux et la sombre cruauté des champs de bataille. Capable de nous trimbaler en charrette dans un champ de bléd u Missouri avant de nous plonger dans le sordide des rues new-yorkaises, le tout avec un trait réaliste mais humaniste. Il reste en mémoire cette histoire tragique, révélatrice des blessures multiples d’un pays.