Muté dans les Terres gelées, l’inspecteur Bertillon fait peine à voir. Faut dire que la nature, les pingouins, les phoques et les orques ne l’aident pas à trouver une tranquillité d’esprit à cette punition d’un mois suite à son enquête bâclée dans une fête foraine (et surtout contre l’avis de sa hiérarchie). Lors d’un périple à l’extérieur du village de pêcheurs où il a été installé, parmi une faune et des éléments dantesques (dont un iceberg), il tombe sur l’épave du Sedna. Il ne le sait pas encore mais le Sedna est légendaire dans le village : Elijah, son commandant, est parti en mer par gros temps trente ans auparavant, et lui et les membres de l’équipage ne sont jamais revenus. Une stèle commémore le tragique événement. Une stèle sur laquelle il manque un nom : celui du capitaine du Sedna. Seulement, Bertillon découvre sur place un détonateur : le bateau n’aurait pas coulé par la faute de son capitaine, mais aurait été saboté ! Pourquoi ? Il se murmure que le capitaine aurait fait une découverte de taille. Inventeur à ses heures perdues, il se serait vanté que les forages de pétrole de la Pipe Oil, au large du village, seraient dorénavant inutile. Il aurait de ce fait attiré le regard de gens malveillants. Et pendant que Bertillon fait toutes ces découvertes, une autre Sedna débarque au village et dans sa vie : la fille du capitaine. Et elle est rancunière et revancharde. Pour Bertillon, l’arrivée de Sedna n’est que la première des surprises. Il ne le sait pas encore, mais son enquête à la fête foraine va avoir son incidence jusque dans ce coin paumé de la banquise…

On avait refermé le premier volet des aventures du lieutenant Bertillon en pensant qu’il s’agissait d’un one shot (dans les faits, c’est bien le cas même si avec le recul cette histoire se développe – se prolonge – en un diptyque en attendant plus ?). On retrouve avec plaisir cet enquêteur hors des sentiers battus par sa dégaine, son opiniâtreté, sa fausse nonchalance et sa légère malchance. Ce volume-là est peut-être un peu plus sombre, un peu plus noir : les choix de Bertillon sont cornéliens. Quant à la trame, elle reprend les tropes du récit du noir avec une compagnie pétrolière américaine, un personnage de méchant qui reste dans l’ombre une bonne partie du récit, et l’apocalypse qui s’abat sur une communauté à l’écart de tous. Cyrille Pomès et Carine Barth tissent bien tous les fils de leur intrigue. Jusqu’au retour au premier plan de ce peuple nomade, les Tabiya, en fin d’aventure (avec un interlude bienvenu). Cyrille Pomès au dessin s’amuse avec ces visages en gros plan (aussi bien de personnes que d’animaux) et ces grosses godasses. On est encore surpris par le rapprochement : les humains ont ce quelque chose de bestial associé à du grotesque. Le trait est parfois volontairement forcé. Et puis le dessinateur aime la mer et la banquise quand les éléments sont déchainés. Il adore aussi ce bateau, le Sedna, lui aussi grotesque, tenant en un équilibre précaire. La fin nous laisse un gout étrange. Non pas amer, car il y a un certain retour à la morale (sur deux ou trois déconvenues), mais parce que les choix de Bertillon nous font dire qu’il y aura un nouveau volet à ses enquêtes, alors même qu’il aurait pu choisir une autre destinée. Un volume toujours aussi réjouissant avec un scénario au cordeau et un trait talentueux.