Le général Koutiepov est l’un des derniers Russes blancs capable de réunir autour de lui une armée tsariste qui croit encore pouvoir renverser Staline. Mais en 1930 à Paris, le général est mystérieusement enlevé. Faux-Pas Bidet, le premier flic de France, est chargé d’enquêter sur cette disparition. Et ses investigations le poussent vers les studios de cinéma Albatros. Eux aussi abritent leur lot d’exilés russes dont Natalia Gontcheva, star du muet, opiomane et objet de nombreuses convoitises. Elle semble sous la coupe d’Ossenoguine, un homme trouble qui gravite dans les milieux interlopes et qui est surement un agent des services secrets russes. Bidet, qui voue une passion obsessionnelle à « La » Gontcheva impose au jeune Shloïmè Tauber d’infiltrer les studios en endossant l’identité d’un Américain spécialiste du son. Mais Shloïmè tombe amoureux de Masha, jeune femme des studios Albatros qui rêve de les voir regagner leur lustre d’antan. Dans un univers où le moindre faux pas est synonyme de mort et où les faux semblants sont maquillés par des faux (tout court), l’irruption des sentiments ne peut manquer de tout faire dérailler.
Thomas Rio est scénariste et a du métier. Mais ses qualités de romancier sont bel et bien présentes dans cet Albatros. L’auteur réussit parfaitement à écrire un « roman russe » à Paris en 1930. Les tiraillements de ses nombreux personnages, forts d’un mysticisme cinématographique, sont très dostoïevskiens, voire influencés par l’univers de Jerome Charyn (comment ne pas voir dans le déséquilibre relationnel entre Faux-Pas Bidet et Natalia Gontcheva le déséquilibre relationnel entre Isaac Sidel, le commish de New York, et Anastasia ?). Mais là où Charyn reste énigmatique, lunaire et onirique, Thomas Rio est froid, noir et retors : l’univers dans lequel gravitent ses personnages est un univers d’espions russes qui ôtent tout ce que la magie du cinéma peut apporter. L’auteur dépeint à la fois Paris, les milieux interlopes (la drogue, les filles de rue, les petites et les grosses combines) et une police qui évolue avec son époque. Les personnages sont à la limite du picaresque, les situations empruntent à la littérature policière de l’époque. L’auteur ajoute une dose de mélancolie à travers un épilogue des années plus tard qui montre à quel point le cinéma a évolué. Un joli hommage à une époque charnière du XXe siècle.