Cimetière de Joyjug, Ohio, 1938 sous la pluie. Landon Carpenter et Alka Lark se rencontrent pour la première fois. Ils ne connaissent même pas leurs prénoms respectifs. Cela ne les empêche pas de s’aimer. Quelques temps plus tard, c’est une Alka enceinte au visage tuméfié qui vient s’enquérir de l’identité de cet homme. Landon, avec ses ascendances Cherokee, accepte aussitôt d’assumer ses responsabilités mais il passera le message au père d’Alka : ce dernier aura le nez suriné, Alka lui laissant sur le ventre une barre chocolatée à demi-mangée. Le couple aura huit enfants et ira s’installer à Breathed dans une ferme à retaper. Peu à peu, l’insouciance des enfants est traversée des premières inquiétudes. Tout d’abord celles d’Alka, femme désespérée et dépressive, aux tendances suicidaires. Betty, la plus Cherokee de la fratrie avec son teint bronzé, est victime de moquerie et de brutalité à l’école. Et puis un jour dans une grange, elle aperçoit Leland, le grand frère adoré, violer sa sœur Fraya. À partir de ce moment-là, plus rien ne sera comme avant pour Betty, qui perd toute innocence et qui narre ses cauchemars sur des feuilles de papier qu’elle glisse dans un bocal avant de les enterrer à l’extérieur. Surtout que Betty ne va pas tarder à se sentir responsable de la mort d’un de ses jeunes frères, et risquer de plonger dans le précipice de la dépression.

On suit cette saga noire familiale qui se déroule dans un petit coin imaginaire de l’Ohio entre 1961 et 1972. Roman d’émancipation de Tiffany McDaniel, Betty est avant tout une ode à la liberté. Ironiquement, Betty et sa famille vivent à Breathed (« Respiré ») dans une atmosphère justement irrespirable (l’une de ses sœurs explique qu’elle a besoin de faire des trous dans la nuit pour mieux respirer). Pourtant, Landon est un père aimant, qui fait tout pour le bonheur de sa famille, qui fait le maximum pour que la violence n’entre pas dans sa famille. Lui, le Cherokee, use et apprend aux autres les préceptes ancestraux. Mais dans cette histoire, l’hérédité porte un autre poids. On comprend peu à peu le désespoir d’Alka. Surtout, on finit par comprendre qu’en s’éloignant de ses racines, elle n’a pas réussi à s’éloigner d’une violence intérieure en réaction à ses propres traumatismes et qui va finir par ronger toute sa famille à elle (avec une histoire en prime de passation). C’est à ce roman-phare de Tiffany McDaniel que se sont attaqués Amélie Causse (dessin) et Jean-Luc Cornette (scénario). Ce qui surprend de prime abord, et que l’on comprend très vite, c’est ce trait clair et lumineux qu’adopte la dessinatrice. Il a deux fonctions : il allège le scénario lourd mais très épuré (pourtant) de Jean-Luc Cornette et il crée un hiatus terrible. Amélie Causse vient du dessin animé et ça se sent dans les mouvements et les regards de ses personnages. On voit tout ce qui se passe en dehors de Betty et pourtant on est Betty. Cette « trahison » est volontaire et nécessaire pour tarder à comprendre ce qu’il advient de cette famille traumatisée par le passé et par le présent. Nul ne ressort indemne de cette histoire, mais on a le sentiment que Betty, elle, en ressort quand même renforcée. Surtout, avec la possibilité d’aller au bout de ses rêves, elle qui se voit des rêves d’écriture. Un grand roman, une très belle adaptation…