À Paris plus encore que dans le reste du pays, l’Occupation allemande s’est révélée une affaire complexe, dont la logistique nécessitait des relais locaux suffisamment opportunistes pour mener à bien la politique de l’occupant au quotidien. Et, passé le contingent des collaborateurs « idéologiques », opposés de longue date au parlementarisme et souhaitant sincèrement la victoire allemande, une autre population plus inattendue est venue s’agréger aux efforts nazis : celle des truands, escrocs et margoulins de tout bord, rejetés par la société, qui y virent une occasion en or de se constituer un beau trésor de guerre tout en s’approchant du pouvoir. Particulièrement emblématiques, les Gestapo françaises, et en particulier celle du 93 de la rue Lauriston à Paris, devaient se tailler une sinistre réputation d’exécuteurs des basses œuvres, dont la brutalité et la rapacité surpassaient fréquemment celles de l’occupant.
Dirigés par un escroc de seconde zone, Henri “Lafont” Chamberlin , et un policier corrompu, Pierre Bonny, une centaine de malfrats, réunis au sein de la « Carlingue », allaient, entre 1940 et 1944, dans une totale impunité garantie par leurs cartes de la Gestapo, faire régner la terreur sur la Capitale, mais pas uniquement : vol, extorsion, marché noir, pillage, assassinat sont les activités principales de la bande Bonny-Lafont qui dépouille le jour les juifs et les Parisiens de gauche, et célèbre ses victoires dans des fêtes somptuaires avec la jet-set de la ville. Craints à juste titre, les membres de la Carlingue, et Lafont en particulier, peuvent briser en un instant la vie de tout un chacun. Source de multiples légendes plus ou moins infondées, la Carlingue n’avait encore jamais été étudiée sérieusement avant l’ouvrage de David Alliot qui, puisant dans les archives, réalise un portrait passionnant de cette organisation de répression aussi active, dans la fin de son existence, dans la traque des résistants que dans le vol à grande échelle. Au delà de Lafont, truand excessif et imprévisible, et de Bonny, le bureaucrate méticuleux chargé d’apporter un minimum d’organisation à une bande de voleurs, proxénètes, tueurs et trafiquants en tout genre, il met en lumière des figures plus ou moins connues des lecteurs de polar de José Giovanni, Romain Slocombe ou André Héléna, comme Abel Danos “Le Mammouth”, l’ex-footballeur Alexandre Villaplane ou Auguste Ricord qui deviendra l’un des fondateurs de la French connection. On y croise également d’autres personnalités comme “Pierrot Le fou” Loutrel ou George Boucheseiche, avant qu’ils n’intègrent le Gang des Tractions Avant, l’actrice Corinne Luchaire, le trafiquant, juif et millionnaire Joseph Joanovici, et même le docteur Petiot : tout un aréopage de vrais salauds, de bourreaux ordinaires et d’opportunistes à la petite semaine qui gravitent autour du pouvoir en place et mettent le seizième arrondissement en coupe réglée.
Radiographie de cette période tourmentée ou l’inconcevable devenait ordinaire, l’étude de David Alliot est un ajout essentiel à l’histoire de l’Occupation. Plus que bien des romans, et même parfois avec un certain humour, il ouvre grand les rideaux et met en pleine lumière tous ces événements et pratiques criminels que l’on a voulu opportunément glisser sous le tapis à la Libération (certains membres de la Carlingue parviendront même à se faire passer pour des résistants !) sous prétexte d’une réconciliation nationale sur le thème du « tous résistants ».
À lire pour ne pas oublier.