1926. Calcutta. L’inspecteur de la Police impériale Sam Wyndham est depuis trop longtemps sur la touche. Le corps de J. P. Mullick, homme d’affaires indien respecté retrouvé égorgé aux abords des bûchers de la ville va changer la donne. À sa plus grande surprise, il va être chargé de l’enquête. Surtout, il va retrouver son ancien collaborateur, Satyendra Banerjee, de retour en Inde après un long séjour de trois ans en Europe. Des retrouvailles tendues qui ont pour but de débusquer Dolly, une jeune femme photographe de prostituées qui a mystérieusement pris la fuite. Pendant ce temps, la ville est en émoi car un film doit se tourner dans la région avec en vedette venue d’Angleterre Estelle Morgan, en route pour Hollywood et qui fait ici une surprenante escale. Sam Wyndham va devoir retrouver son âme d’enquêteur. Mais il va aussi être au cœur de conflits sentimentaux. D’abord parce que Satyendra Banerjee pleure Élise, une jeune Française, cause de son retour en Inde. Et puis parce que lui aussi traîne ses émois – le fantôme de sa femme décédée, le désespoir d’avoir perdu Annie Grant, qui se pavane au bras d’un comte russe, et la crainte de se confronter à Estelle Morgan. Le tout avec toujours dans l’ombre les services secrets militaires et cette impression perpétuelle d’être manipulé.
Abir Mukherjee nous propose le sixième volet des enquêtes de Sam Wyndham après quelques années d’interruption au cours desquelles le romancier britannique a écrit des récits unitaires. On retrouve avec plaisir le personnage de Sam Wyndham tout au long d’un roman à deux voix (lui et Satyendra Banerjee) pour une construction classique mais qui permet de changer régulièrement la focale – le point de vue d’un Britannique, certes pas tout à fait comme les autres, et celui d’un Indien qui suit une trajectoire similaire à celle du docteur Aziz H. Ahmed dans La Route des Indes, le roman de E. M. Foster adapté par David Lean (avec pour acteur… Victor Banerjee). En effet, l’important dans ce roman c’est de comprendre l’évolution de Satyendra Banerjee, qui s’est irrémédiablement écarté de son adoration pour les coutumes britanniques et qui est définitivement passé du côté des indépendantistes indiens, se demandant si la voie suivie par Gandhi est la bonne ou non. Mais dans ce roman, un peu plus lumineux que les précédents, et qui ouvre la porte à une épopée européenne, on est toujours baigné dans une atmosphère trouble, qui mélange harmonieusement des thématiques contemporaines (la place des femmes, les apparences, les traditions) dans un contexte historique tendu (on est vingt ans avant l’indépendance). Et puis, il y a cette naissance annoncée de Bollywood qui amène un peu de magie. Une jolie retrouvaille.