CHRONIQUES

livres • bandes dessinées • comics
Prix : 20,90 €
INFORMATIONS LIVRE
Édité chez
Langue :
ISBN : 978-2-38643-419-8
Nombre de pages : 384
Format : 23 X 15 CM
Année de parution : 1987
Titre original : Jōkakukan no Satsujin
Crédits
Auteur(s) :
Traducteur(s) :
Contexte
Époque : ,
Pays :
CHRONIQUES > LIVRES >
9 / 10

Les Crimes de la Maison Bleue

Sept étudiants de l’université de K**., au Japon, tous amateurs de romans policiers, s’installent pour une semaine sur une île inhabitée où, six mois auparavant, un quadruple meurtre a été perpétré. Leur villégiature tourne au cauchemar. Yukito Ayatsuji offre ici un roman magistral, renvoyant explicitement à Ils étaient dix mais ô combien différent...

Japon, mars 1986. À la faveur des vacances de printemps, sept étudiants de l’université de K**, tous membres éminents du Club d’étude du roman policier et dotés chacun d’un surnom éloquent − «Van [Dine]», «Leroux», «Poe», «Ellery», «Carr», «Orczy», et «Agatha» −, s’apprêtent à séjourner sur l’île de Tsunojima. Il s’agit pour eux de fêter les dix ans d’existence de leur club, de préparer le prochain numéro de leur revue, L’Île des morts, et d’entériner l’entrée en fonction du nouveau rédacteur en chef. Un programme dense qui demande, pour être mené à bien, un cadre à sa mesure. À cet égard, Tsunojima est l’endroit rêvé pour ces fervents amateurs de polars : ils y seront seuls, résideront dans le très étrange Décagone – un édifice à dix côtés, comportant dix pièces de mêmes dimensions (sept chambres rigoureusement identiques, distribuées symétriquement de part et d’autre d’un hall d’entrée en face duquel se trouvent une cuisine et une salle d’eau partagée entre les toilettes et la salle de bains) organisées autour d’une salle commune décagonale, éclairée par un puits de lumière décagonal –, et à proximité d’un amas de ruines carbonisées. Les restes de la Maison Bleue, dont les quatre occupants – son concepteur l’architecte Seiji Nakamura, l’épouse de ce dernier, Kazué, et leurs deux domestiques – ont été assassinés avant qu’un incendie la consume entièrement. L’affaire est demeurée non résolue; le mystère opaque qui continue de planer au-dessus de ce drame achève de conférer à l’île le «charme» qui a conquis les sept étudiants.

L’étrangeté du lieu est cela même qu’il leur faut pour stimuler leur plume car chacun doit écrire une contribution pour la revue. Et si, en outre, ils parvenaient à résoudre l’énigme… Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Ce sont d’abord de curieuses plaquettes de plastique gravées qui font leur apparition. Au matin du troisième jour, le corps d’«Orczy» est découvert et, collée sur la porte de sa chambre, la plaquette sur laquelle est gravé «Première victime». Concomitamment, sur la côte, des faits bizarres se produisent : les familles des sept étudiants reçoivent une missive laconique, signée Seiji Nakamura, accusant ces derniers d’avoir tué sa fille Chiori. Takaaki Kawaminami, un ex-membre du Club, reçoit la même. Ce qui le conduit à se rendre chez le frère de l’architecte, Kôjirô Nakamura, où il rencontre un certain Kiyoshi Shimada. Tandis que sur la côte une enquête commence, Tsunojima continue d’être le théâtre d’événements macabres.

Jour après jour, sur l’île, puis sur la côte… les chapitres se succèdent, marquant l’implacable scansion du temps et du lieu. La référence au roman Ils étaient dix (originellement intitulé Dix petits Nègres) est explicite : il y a bien sûr les éléments d’intrigue analogues mais aussi des renvois clairs dans la narration même et ce dès le prologue («Il les tuera un par un, l’un après l’autre, oui, comme dans le roman de cette célèbre Anglaise […]») puis tout au long du récit, que ce soit à travers le titre de la revue, «en hommage à la première traduction japonaise d’un roman d’Agatha Christie [Ils étaient dix]» – que l’on peut aussi bien lire comme une évocation d’une toile d’Arnold Böcklin (1827-1901) dont il existe plusieurs versions et dont le motif résonne à merveille avec le récit – , ou au fil des échanges entre les personnages.

L’Île des Morts (Die Toteninsel) d'Arnold Böcklin (1880 - Kunstmuseum de Bâle)
L’Île des Morts (Die Toteninsel) d’Arnold Böcklin (1880 – Kunstmuseum de Bâle)

Il y a cependant des écarts considérables mais, pour autant, ce n’est pas leur scrutation qui fonde l’intérêt du roman. Non: il est, en soi, et quel que soit le lieu où il se situe par rapport à Ils étaient dix, un formidable roman à suspense où la tension et l’angoisse, sur l’île comme sur la côte, ont ces petites périodes de relâche qui rendent ensuite l’atmosphère plus oppressante encore, où les rebondissements viennent surprendre au meilleur moment possible. Sans oublier cette touche de… spectralité ? qu’apportent ces surnoms portés par les sept étudiants, dont ils ne sont jamais dépouillés et qui font planer sur le récit les ombres vagues d’illustres figures aux côtés de celles, plus inquiétantes, des morts passés. Ne pas avoir lu Ils étaient dix n’empêche donc nullement de profiter à plein de ce que ce roman a à offrir. Il faut néanmoins reconnaître qu’avoir en commun avec les personnages – et l’auteur – ce référent romanesque ajoute une ineffable saveur à sa lecture.

Si l’on ajoute à cette référence explicite les allusions plus cryptiques véhiculées par les surnoms, les motifs narratifs ou typologiques convoqués çà et là dans les dialogues («détective en fauteuil», «birlstone gambit»…) – ou par d’autres détails que décèleront les amateurs très éclairés, on aperçoit alors un arrière-plan référentiel d’une très grande richesse qui achève de donner toute sa valeur à la dédicace de l’auteur, «À tous mes honorables prédécesseurs». Et qui auréole Les Crimes de la Maison Bleue d’un attrait supplémentaire.

Ce vaste champ dût-il n’être perçu qu’en partie, voire pas du tout, il reste un roman d’une remarquable finesse de construction, marqué au sceau d’un suspense haut de gamme encore rehaussé par la touche de fantastique horrifique imprégnant le récit. Un roman très accessible de surcroît car la langue est claire, et les raisonnements tenus par les divers personnages d’une parfaite limpidité. Il importe cependant de porter au texte une attention extrême, soutenue jusqu’au bout et à chaque détail. À ce prix-là, on gagne un extraordinaire moment de lecture dont on ne sort pas tout à fait intact.

Mis à jour le 28 octobre 2026
Leroux serra les poings et se frappa la tête pour effacer ce souvenir. Il ne voulait plus se souvenir. De rien. Mais le projecteur de sa mémoire continuait à tourner, comme manipulé par une volonté étrangère. L’écran ne voulait plus s’éteindre.»
CONTINUEZ VOTRE LECTURE..