Le soir du 12 août 1979, à As Covas, en Galice, les frères Nicolas et Hugo Cadavid Freire ainsi que leur amie Blanca Suances disparaissent lors de la fête du Castro. Le lendemains, la petite fille de huit ans est retrouvée de l’autre côté de la frontière portugaise, mais elle a tout oublié, de l’accident comme de la façon dont elle est arrivée là. Pour les deux frères, rien n’indique une fugue. Ont-ils rejoint « les enfants des Mortes Eaux », une longue litanie d’enfants disparus au bord du fleuve Miño qui les a probablement emportés ? N’empêche que Blanca, une fois remise, croit voir ses amis partout… Vingt-cinq ans plus tard, habitant la Scandinavie, travaillant pour une agence littéraire, elle est contactée par un journaliste du Faro de Vigo qui lui annonce qu’on a retrouvé les cadavres des deux frères sur un site archéologique préhistorique. Blanca n’a d’autre choix que se rendre sur place pour découvrir la vérité : celle sur la mort de ses amis et… la sienne, par un minutieux travail de mémoire. Or elle sait que ladite mémoire n’est pas fiable : soit on oublie ce qui arrange, soit on croit se souvenir d’événements qui n’ont jamais eu lieu. Et pourquoi ce site pour cacher les corps ? Car il apparait vite que les enfants portaient des traces de mauvais traitements. Et que leur mort est tout sauf accidentelle…
L’appellation de « noir » ou même de « suspense » pour ce roman risque de donner une mauvaise impression. Plus qu’un énième thriller-Netflix à base de passé revenant en force, on a plutôt affaire à cette zone grise entre littératures dites « noire » et « blanche ». Et Susana Forte prend effectivement le meilleur des deux genres… Il est bon de tomber sur un roman qui prend le temps d’instaurer une atmosphère et ses personnages, ne confondant pas l’agitation et l’action. Plus qu’une enquête, le voyage sera intérieur, recherche d’un passé enfui, mais aussi tri dans les souvenirs plus ou moins embellis avec une assez jolie évocation de l’enfance et de son monde sans en faire forcément un paradis perdu. Un roman presque de mémoire qui ne s’achèvera pas par un finale tapageur : il y aura bien une résolution feutrée qui, sans déflorer, se base sur une réalité culturelle, d’Espagne mais pas exclusivement. Un bien bel ouvrage servi par une tradition irréprochable. Genre ou pas genre ? À chacun de se faire son opinion… Les amateurs des romans de littérature générale de l’auteure, en revanche, ne doivent surtout pas se laisser rebuter par l’intitulé…