New York, juin 1937. Ray Alexander, cartoonist à succès pour les journaux de William Randolph Hearst, se rend dans l’État du Nouveau-Mexique à la poursuite de la légende de Billy the Kid. Son éditeur Moses Koenigsberg lui a demandé d’adapter La Véritable histoire de Billy the Kid, de Pat Garrett. Mais Ray Alexander trouve cette histoire plutôt plate, et décide d’enquêter sur place, voir s’il trouvera des survivants à cette épopée mythologique qui s’est terminée 56 ans plus tôt par la mort du gangster. Ses pas vont l’amener à croiser des témoins, avoués ou non, récalcitrants ou non, qui vont lui raconter une tout autre histoire dans ce nouvel État du Nouveau-Mexique, dépeuplé méthodiquement de sa population hispanique, en proie aux luttes de propriétaires terriens sans foi ni loi, mais pouvant compter à cette époque sur des gouverneurs, des juges, des shérifs, voire même des colonels d’armée corrompus. Mué en journaliste capable de gagner le Pulitzer, Ray Alexander va petit à petit se forger une idée de qui est ce diable de Billy the Kid, mort à vingt et un an, auteur présumé de vingt et un meurtres : un jeune homme transformé par la violence dans un monde de violence, d’amitiés et de trahisons. Mais tout au long des deux mois de ses investigations, Ray Alexander va également se sentir épié. Surtout, il va également se convaincre que derrière la mort du Kid, et de sa légende façonnée, il y a en sous-main le Cercle de Santa Fe.

À mi-chemin entre le western et le noir, Sur les traces de Billy the Kid est une bande dessinée très intelligente et bien documentée. Le parti-pris de Philippe Aymond (Lady S.) est que la fiction dépasse la réalité, que la légende a déboulonné les faits (mais qui en est réellement à l’origine et qu’elles sont ses motivations ?). À un moment donné, l’auteur prendra même la tangente et prendra une direction conspirationniste (les francs maçons avaient besoin d’un bouc émissaire et ils ont choisi ce gamin épidermique, incontrôlable parce que doté d’une certaine intégrité). Cet aspect là est très bien amené et pose la question de la rupture entre l’épopée du far-west et l’apogée de la civilisation (les compromis qu’il a fallu faire avec la véracité des faits). Il nous offrira même dans un cimetière un élément qui confine au rêve ou au fantastique. Pour le traitement, Philippe Aymond alterne les pages en couleurs (le passé, l’histoire de Billy the Kid) et la monochromie (le présent, l’enquête de Ray Alexander). Un choix qui plait et qui surprend : on est plutôt habitués à l’inverse. Surtout que par moment, Philippe Aymond mélange présent et passé dans des pages entières alors que les souvenirs des témoins de l’époque ressurgissent. Mais l’ensemble est très délicat, très lumineux quant au passé, très passéiste quand au présent. Quand on suit les pas de son enquêteur renommé, on a l’impression d’être dans un récit noir de gangsters américains. Surtout avec les deux hommes en noir qui parfois se trouvent en retrait, le surveillant. Puis on plonge dans une épopée western, se confrontant au récit de Pat Garrett et à des témoignages. On s’arrête longuement sur la guerre du comté de Lincoln, nœud gordien de la vie de Billy the Kid. On est captivé par les fuites incessantes d’un gamin intelligent, qui croise les mauvaises personnes, qui de leur côté abusent de lui, espèce d’anarchiste qui s’ignore. On se prend d’affection pour ce gamin violent qui fuit à un moment cette violence et qui est rattrapé par elle. Un gamin qui finira sacrifié à la légende de la construction américaine. La fin de cette histoire passionnante semble tout aussi tragique avec un Ray Alexander, désabusé, qui se plie aux volontés de Hearst et qui est désagréablement surpris de ce qu’il contribue à faire. Une bande dessinée dantesque, véritable conte qui permet de comprendre le présent des États-Unis ainsi que la création du mythe américain.