Depuis plusieurs années, les éditions du Caïman nous proposent, en plus de romans noirs, une collection particulière qui revient sur un événement et donc une période liés aux mouvements sociaux et politiques. C’est l’occasion pour les auteurs de présenter des des histoires s’inspirant du dit mouvement parfois même en y distillant quelques informations plus ou moins abordées. Cette année, le thème choisi est l’année 1936 et le Front Populaire, façon aussi de célébrer les quatre-vingt-dix ans de l’événement et, peut-être, de croiser les regards entre ce moment historique et la période contemporaine. Outre des dessins d’époque, piochés entre autres dans Le Canard enchaîné et des dessins d’aujourd’hui, qui reviennent sur les mêmes moments, nous avons là vingt-cinq textes-nouvelles d’auteurs d’aujourd’hui accompagnés d’un poème de Jacques Prévert. Les écrivains sont soit des auteurs connus du genre, soit des nouveaux venus ou des historiens qui s’essaient là à la fiction. Aucun texte ne démérite et soit l’histoire, soit le centrage sur un personnage emblématique, permettent d’évoquer la période.
Au gré des pages, des envies et des sensations, certains écrits seront plus appréciés par l’un ou l’autre des lecteurs, mais tous sont de qualité.
Certains évoquent les grèves de l’été, la prise de conscience du monde ouvrier (Mordillat, Chemin, David, Callet, Dreure, Gouiran, Mely-Dumortier, Pigani, Courban et Amand), la culture nouvelle (Biberfeld avec le travail des réfugiés, Cantaloube qui raconte sa vision d’Orwell venu voir cette « révolution »), les accords de Matignon ( Malte), la guerre d’Espagne (Dharréville, Mazuy, Paulin, Utgé-Royo), le problème colonial (Tiab), la difficulté à concilier la lutte et le quotidien, les compromis et les luttes internes entre les « gauches » (Daeninckx, Corbel), le rôle des femmes dans leurs propres luttes (Larrère, Poulain-Argiolas), ceux qui, même modestes et venant du peuple, s’opposèrent (Poggioli).
Ludivine Bantigny est historienne et son texte, un peu à part, est un essai court sur Laurent Blum, Vincent Auriol et le pouvoir, les compromis ou les compromissions, très bien rendu. Defouloy décale un peu la perspective en revenant de manière assez fine sur Croizat. Au total, sans doute le recueil le moins noir et polar de la série. Sans doute aussi le plus ancré dans la réalité historique. Les auteurs connaissent l’époque ou se sont informés, et ils parviennent à rendre la mentalité, les actions et les pensées en se glissant dans la période. Les récits sont variés et les « pauses » introduites par les dessins renforcent la réflexion du lecteur. Un recueil bien construit et qui donne de quoi s’armer moralement en ces temps étranges et difficiles.
– NdR : Le recueil comporte les nouvelles suivantes : « Le cercle », de Gérard Mordillat, « La Grande casse », de Marion Chemin, « Tributs à l’enchantement », de Pierre Dharréville, « Les Mains noires et le cœur rouge », de Sylvain David, « Le Grand argentier », de Ludivine Bantigny, « Pas de fuite rue de Varenne », de Marcus Malte, « L’Espagne au cœur », de Rachel Mazuy, « Le Coulonneux », de Sylvie Callet, « Un été de peur et de lâcheté », de Frédéric Paulin, « Gerda Taro die Sternschnuppe », de Laurence Biberfeld, « Le Drapeau », d’Ahmed Tiab, « Le Rabcor de Saint-Ouen », de Didier Daeninckx, « Campagne d’une suffragiste », de Mathilde Larrère, « Les Renoncements », d’Éloïse Dreure, « La Marseillaise de la Capelette », de Maurice Gouiran, « Faut-il savoir terminer une grève ? », de Laurent Mely-Dumortier, « Ma blonde, entends-tu », de Renaud Poulain-Argiolas, « La Soie du pauvre », de Paola Pigani, « Henri et le Front populaire », de Morgan Poggioli, « Citroën », de Jacques Prévert, « Un écrivain à Paris », de Thomas Cantaloube, « D’un jeudi à l’autre », d’Alexis Courban, « Tout est possible », de Marek Corbel, « Dix ans », d’Emmanuel Defouloy, « La Gloire de Nénesse », de Patrick Amand & « Fronts de fraternité », de Serge Utgé-Roy.