Au-delà de sa paisible boutique, sise dans le non moins paisible village de Little Meddington, l’affable antiquaire Arthur Crockleford est un chasseur d’antiquités réputé. Musées, compagnies d’assurances, riches collectionneurs… Tous le sollicitent pour expertiser des objets douteux mais aussi pour retrouver des pièces dont la trace s’est perdue. Quand son amie Carole le trouve mort dans sa boutique un dimanche matin, elle soupçonne aussitôt qu’il s’agit d’un meurtre et que celui-ci est probablement lié aux investigations d’Arthur. Quoique sa nièce Freya ait tourné le dos à Arthur quelque vingt ans auparavant, après avoir été son élève et son assistante, à la suite d’un drame survenu au Caire, Carole l’appelle à l’aide. Moins pour la soutenir moralement que pour la seconder dans sa quête de vérité. D’ailleurs, comme s’il avait prévu ce qui allait lui arriver, Arthur a écrit une longue lettre adressée à Carole et à Freya, qu’il a laissée en dépôt trois jours avant sa mort à Agatha Craven, patronne du petit salon de thé où toutes les deux avaient leurs habitudes avant que Freya ne parte vivre à Londres. Une lettre étrange qui, sous couvert d’évocations nostalgiques et d’allusions anodines, se révèle être une sorte de message codé invitant les deux femmes à rechercher des indices dans la boutique même puis, de là, à remonter des pistes qui non seulement sont censées leur donner la clef de sa mort mais aussi de ce qui s’est produit au Caire et dont l’ombre dense plane sur tout le récit. Au cœur de l’énigme, un oiseau de grès, un Wally Bird des frères Martin*.
Les toutes premières trouvailles – un lot de carnets de travail où Arthur a recensé des objets précieux, un carton d’invitation à une « retraite pour fana d’antiquités » –, conduisent Carole et Freya au manoir Cropthorn, propriété de feu lord Metcalf, où Freya a été conviée à titre d’experte, ce qui ne laisse pas de l’intriguer car elle n’a plus exercé ses talents depuis Le Caire. Mais tante Carole insiste tant et si bien que l’invitation est acceptée. Au manoir Cropthorn se trouvent déjà le fils et la fille du défunt, une gouvernante, un jardinier… dans une curieuse ambiance car personne ne semble être ce dont il a l’air.
Une lettre posthume à clef, un lot de carnets que tout le monde semble convoiter, un manoir où évoluent de singuliers personnages – voilà qui annonce un roman des plus plaisants, d’autant que les deux héroïnes s’avèrent d’emblée attachantes, l’une avec ses blessures ancrées dans un passé douloureux, l’autre avec ses extravagances d’ancienne comédienne doublées d’une générosité grande comme ça. Mais, si la technique romanesque est digne d’éloge – une construction habile à maintenir dans les hauteur un suspense continu, des chapitres qui tous se terminent sur une phrase « suspendue à la falaise » ; une narration pleine de subtilités (seule Freya s’exprime à la première personne mais elle cède régulièrement son statut de narratrice à l’instance anonyme qui adopte tour à tour le point de vue de chacun des autres protagonistes) et en guise de « finition », une touche ludique consistant à placer en exergue de chaque chapitre une citation d’Arthur Crockleford – on n’en dira pas autant du style. Le récit fourmille de redites – des informations réitérées à satiété, des formules récurrentes comme « quelque chose cloche »… –, il est bavard, plein de détails superfétatoires qui, dans les scènes d’action, s’avèrent de pesants ralentisseurs et, enfin, des étrangetés lexicales rendent la lecture pénible : ainsi est-il indifféremment question de « chambre forte » ou de « coffre-fort » pour qualifier des pièces secrètes quand celles-ci, du moins certaines d’entre elles, sont censées contenir du mobilier ; quant à l’oiseau des frères Martin, il est tantôt « brisé en morceaux », « abîmé », « ébréché »… ce qui ne n’est pas tout à fait la même chose ! De fait, on ne sait donc jamais très bien dans quel état est ce précieux oiseau.
Le bel enthousiasme avec lequel on accueille ce roman au début est assez vite obscurci par ces maladresses. Pourtant, l’effet d’attente est si bien entretenu et les termes de l’intrigue si passionnants qu’il est impossible de lâcher le livre avant la fin. D’autant qu’il traite, à sa manière, de la délicate question des restitutions d’objets d’art pillés – un atout de plus. Une suite s’amorce sous la forme d’une lettre reçue par Freya la sollicitant pour participer à une « croisière en direction de Pétra dédiée aux antiquités », et ce second volume est d’ores et déjà annoncé en 3e de couverture. Même s’il est à craindre que ce second opus soit affecté des mêmes défauts que le premier, nul doute qu’on aura plaisir à y retrouver nos deux héroïnes et leur fascinant domaine d’expertise.
* Bien que l’autrice ait pris soin d’insérer dans la narration une petite présentation de ce que sont « les oiseaux des frères Martin » (page 71), il me semble utile d’ajouter – à l’intention des lecteurs qui, comme moi, ignorent tout des arts décoratifs anglais – que les frères Martin, Robert Wallace, Walter, Charles et Edwin, sont des céramistes qui ont été actifs dans la seconde moitié du XIXe siècle. Pionniers de la poterie d’art et connus pour leurs figures grotesques dont beaucoup caricaturent des personnalités politiques, ils affirment si bien leur style qu’un terme forgé sur leur nom le désigne aujourd’hui : le Martinware. Parmi leurs créations les plus fameuses, les Wally Birds, des pots à tabac en grès façonnés à l’image d’oiseaux anthropomorphisés aux pattes massives et à grand bec. Une petite visite du site Barneby’s à cette page donnera un aperçu de leur art.