Pemberton est un homme dur en affaire qui a planifié la déforestation des Smoky Mountains, en Caroline du Nord, en cette année 1930. Après trois mois passés à Boston à la recherche de financement, il revient… accompagné de l’énigmatique Serena, femme aussi magnifique qu’impitoyable et déterminée. Elle va régner d’une main de maître sur la société, assurant son emprise par sa pugnacité, ses compétences et ses connaissances. Surtout, elle va se montrer féroce et préférer les solutions radicales aux compromis. Dès leurs premiers pas sur le quai de la gare, ils scellent un pacte sanguinaire avec le meurtre du père de Rachel, une jeune fille que Pemberton a mise enceinte. Elle accouchera du seul fils que Pemberton aura et qui sera une cible pour Serena. Dans l’intervalle, celle qui serre les mains comme un homme, parcourt le domaine sur un cheval arabe blanc, dresse un aigle pour éradiquer les serpents à sonnette qui infestent la forêt, commence à se montrer intraitable avec les associés de Pemberton, n’a pas peur de tuer un ours pour sauver son mari lors d’une partie de chasse, et est surveillée de près par le shérif McDowell, qui a un certain sens de la justice et de son rôle. Elle s’attire cependant les grâces de Galloway, qui va devenir après un accident où il a perdu une main son homme à tout faire, surtout les basses besognes et les assassinats. Mais Serena a un rêve : partir à la conquête du Brésil. Elle est tenace et crois avoir trouvé en Pemberton son âme sœur. Seulement, elle ne supporte pas la trahison…

Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg adaptent avec beaucoup d’intelligence et de talent le roman dur, western crépusculaire, de Ron Rash. Ils tirent la quintessence de ce portrait de femme impitoyable qui annonce la femme fatale du film noir : c’est-à-dire une femme qui utilisent des méthodes d’homme pour se faire une place dans un monde d’hommes. Sous le trait de Risbjerg, elle est à la fois captivante et froide. Pleine de feu paradoxalement (et pas que par la couleur de ses cheveux). Elle ne montrera ses faiblesses qu’avec la perte de l’enfant de Pemberton qu’elle attend, victime d’une fausse-couche, et qui devait être le couronnement de sa future réussite. Dans leur ensemble, les personnages de cette adaptation ont les traits très marqués avec parfois une rondeur pour mieux accentuer la dureté du regard. Ils sont terriblement féroces (du shérif McDowell à Galloway, le tueur implacable, ici cadavérique, comme s’il était synonyme de mort annoncée) à l’exception de la jeune Harmon, mère de l’enfant bâtard de Pemberton, dont la douceur qui confine à une certaine naïveté des traits répond à une interrogation muette de ce dernier (« Qu’est-ce qui lui a plus en elle ? »). Une réponse un peu simple puisque l’attirance de Pemberton pour Serena, qui devient obsessionnelle, montre également la dualité de ses sentiments. Anne-Caroline Pandolfo nous propose cette trajectoire d’un homme qui va se confronter à la volonté d’une femme imperturbable. Elle suit également la description sociale de l’époque avec le dur métier des bûcherons, dont la vie ne tenait qu’à un fil et qui est très adroitement décrite. Satire sociale par excellence, la bande dessinée s’attarde également sur quelques rencontres de notables qui ne s’apprécient pas mais laissent les faux semblants donner une once de courtoisie. Et à ce jeu, Serena est comme un chien dans un jeu de quilles. Une histoire terrible qui finira dramatiquement vingt-cinq ans plus tard dans une propriété brésilienne. Une histoire marquante pour une bande dessinée envoûtante.