Novembre 1933, l’imposant inspecteur chilien Guillermo Valverde, virtuose du violon et qui entretient une addiction au laudanum, débarque sur l’île de Pâques afin de résoudre l’enquête sur le meurtre d’Anthony Wilcox. Ce dernier travaillait pour la compagnie anglaise Williamson & Balfour, qui élève des moutons. Il a été projeté du haut d’une falaise après avoir été capturé au lasso puis tiré par un cheval au galop. Le gouverneur Valdès a bien un coupable qui a avoué. Mais le Pascuan Napoléon Riroroko n’a pas les capacité pour ébaucher et commettre un tel meurtre. Alors Valverde va commencer une enquête pénible et rencontrer les indigènes de l’île et les colons. Petit à petit, l’image du Caballero Bueno va s’écorner. Car si Anthony Wilcox avait un physique d’ange, son âme était diabolique. Le spectre d’une vengeance planifiée s’impose. Mais surtout, l’inspecteur a la furieuse impression que tous lui mentent. Pendant qu’il cherche à la vérité, qu’il farfouille dans des caches secrètes de maison, qu’il interroge le roi des Pascuans dans une léproserie, qu’il part faire un tour en barque en compagnie d’un médecin, il doit bien se rendre à l’évidence : on le mène en bateau depuis le début de son enquête. Mais s’il veut arriver à ses fins, Valverde devra également se résoudre à faire des concessions morales. Une gageure en ce qui le concerne.

Thomas Lavachery et Thomas Gilbert nous ont proposé une bande dessinée ambitieuse dans un décor original. Le tout baignant entre des souvenir de familles (le contexte historique) et une culture (on passe de Pierre Loti à Corto Maltese) tout en étant très personnel. Force est de constater que le rendu est à la hauteur de l’ambition. S’il y a bien cette enquête d’un inspecteur qui rencontre beaucoup de personnes hautes en couleurs, l’essentiel réside dans cette atmosphère qui se dégage, entre froideur, chaleur, onirisme, ethnologie et ésotérisme. L’aspect insulaire prime. Valverde est un personnage attachant. Pourtant, il n’est pas très sympathique. Mais il a ce côté original, décalé, qui le rend attirant. Autour de lui, des colons perdus à l’autre bout du monde, peut-être désenchantés, mais qui semblent vivre comme si rien ne pourrait redevenir comme avant. Et puis il y a ces portraits de Pascuans, peuple indigène, parqués derrière des barbelés ou victimes de la lèpre, passant de la citoyenneté de la deuxième zone à la troisième. Des personnages fiers et fatalistes, à qui il ne reste que le monde de la nuit. Caballero Bueno est une excellente bande dessinée policière. L’argument de l’enquête n’est que secondaire. Chaque page s’apprécie. Il y a du rythme derrière les portraits qui paraissent figés de Thomas Gilbert. Et une sacrée cadence de scénario (entre langueur insulaire et velléité hérité du continent). Une très belle découverte.