Berlin, 1929. L’inspecteur Lohmann prend un malin plaisir à croiser la route de Fritz Lang alors que ce dernier est accaparé par le tournage de La Femme dans la lune, d’après un scénario de sa nouvelle femme, Thea von Harbou. Mais ce qui semble intéresser plus particulièrement Lohmann c’est la façon dont est morte Elisabeth Rosenthal, sa première femme. La police a conclu à un suicide, mais l’inspecteur ne croit pas à cette version. Il a une autre thèse, et il en profite pour mettre le grappin sur Fritz Lang. Il veut lui faire tourner un autre film, plus réaliste que ceux que le réalisateur a dirigés. Et pour ce faire, il est prêt à lui faire découvrir les bas-fonds de la capitale allemande avec la lie de la pègre. Surtout, avec Lang, ils vont tous deux suivre les pas du Vampire de Düsseldorf. Ce Peter Kürten qui va inspirer Peter Lorre pour son incarnation dans M le Maudit. Peu à peu, une certaine amitié nait entre les deux hommes, Lohmann s’impliquant davantage dans le film, n’hésitant pas à présenter à Lang Adolf le Muscle, l’un des plus influents caïds d’Alexanderplatz, qui fournira au réalisateur les nervis de son film qui pourchassent M à la fin du film. Durant quatre années, Lang et Lohmann s’attirent et s’éloignent, jusqu’à l’arrivée d’un autre Adolf, Hitler, au pouvoir cette fois. Convaincu de fuir, Fritz Lang aura un peu plus de chance que Lohmann, prenant la fuite le temps qu’il le pouvait encore. Pour Lohmann, il ne restera qu’une rencontre improbable avec Hans, le majordome de Lang, sur le quai d’une gare d’un train en partance pour la Pologne. Rencontre qui justifie les propos prophétique inauguraux du majordome : « Parfois, monsieur, on dit que le hasard fait bien les choses. Peut-être qu’une coïncidence, Monsieur, n’est pas autre chose que deux hasards juxtaposés. »

À travers cette éblouissante bande dessinée, c’est un hommage au cinéma expressionniste de Fritz Lang que nous offrent Thibault Vermot (scénario) et Alex W. Inker (dessin). Avec eux, on plonge dans un Berlin fantasmé, empreint de l’ombre du Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Doblin. Tout l’art du dessinateur se voit au fil de pages qui ne sont jamais organisées de la même manière. Il y a des découpages qui surprennent. Il y a des pages muettes issues de la lanterne magique pendant lesquelles on aperçoit le Vampire de Düsseldorf dans ses œuvres. Il y a des illustration de Berlin qui rappellent Metropolis. La bande dessinée se lit vite, mais on prend le temps de s’arrêter sur certaines des pages plus que d’autres. On se fige devant certaines. Devant l’ordre des cases. On apprécie la confrontation entre le rondouillard et assez débonnaire Lohmann et le filiforme, plutôt strict et (pince)-sans-rire Lang. Et puis il y a cette histoire concoctée par Thibault Vermot. Toute simple et magnifiquement structurée à plusieurs niveaux : l’intrigue policière, l’histoire du cinéma et l’histoire de Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Toutes ces trames se mélangent harmonieusement (mélangeant allégrement la fiction et la réalité, Lohmann étant également l’inspecteur qui mène son enquête dans M le Maudit), et le trait dans un univers en noir et blanc d’Alex W. Inker les rend encore plus fortes. Chapeau (melon) bas !