Dans la partie francophone du Canada, en bord de mer quelque part en Gaspésie, de petites communautés survivent. L’une d’elles , à L’Anse-à-Beaufils, a vu ses habitants expropriés afin de créer une réserve naturelle. Ils ont même été obligés de déterrer leurs morts afin de les emmener pour éviter que les futurs visiteurs de la réserve naturelle ne viennent pas fouiller les tombes. Il y a un peu de ressenti et de violence qui couve. Et pour faire respecter l’ordre dans ce territoire, quelques policiers qui peuvent faire appel à l’inspecteur Joachin Moralès, d’origine mexicaine, si arrivent des affaires criminelles. La communauté a organisé une manifestation artistique à laquelle participe entre autres la femme de l’inspecteur. Antoine Vaugeois, célèbre critique d’art, est là aussi afin de rendre compte de l’événement, mais il a aussi été l’un de ceux qui ont critiqué les manifestations des locaux lorsqu’ils ont été expropriés. Aussi, quand son cadavre est retrouvé sur la plage dans une posture étudiée, Moralès vient enquêter. Entre les artistes qui pouvaient lui en vouloir, les habitants du cru qui ne l’aimaient pas (et auraient pu être aidés par un policier local), l’inspecteur n’a que le choix des coupables. D’autant plus qu’il semblerait qu’il y a aussi d’autres raisons, plus personnelles, pour que Antoine Vaugeois soit venu dans le coin. En même temps, Moralès, qui vit un deuil, a fort à faire avec une femme qui pourrait être amoureuse de lui, alors que la proximité de son ex-femme complique les choses.
Quatrième roman d’une série mettant en scène l’arrivée « à la campagne » d’un policier particulier, qui jongle avec son identité d’immigrant, ses relations complexes avec son ex-femme et son fils, et ses interactions avec un milieu auquel il tente de s’habituer, À la grâce des fous nous entraîne dans une lecture langoureuse agréable. L’arrière-plan descriptif – une petite ville coincée par la modernité et s’y adaptant difficilement, pansant ses plaies causées par la même modernité -, permet un décor nouveau, peuplé par des expressions langagières particulières. Pour l’enquête, la multiplicité des suspects, des mobiles, permet de faire durer le suspense. Reste en même temps une interrogation en filigrane avec cette « réserve naturelle » pour touristes dans laquelle les habitants deviennent eux aussi des « indigènes » dont on méconnaît les droits. Tout ça au profit justement du tourisme comme cela se passe, sans doute, dans de nombreux coins ruraux. Ces aspects (l’enjeu sociologique, la langue, les démêlés du personnage) permettent de donner à une intrigue, assez classique, le petit plus qui la rend éminemment intéressante.