Lorsque Andy Kelp s’amène chez Dortmunder avec une affaire en tête, le cambrioleur a envie de prendre ses jambes à son cou. Si l’affaire en question est amenée par Victor, le neveu de Andy Kelp, même si ça n’est encore jamais arrivé, l’envie devrait être encore plus forte. Mais Kelp a des arguments, et Dortmunder des faiblesses. Alors il s’embarque dans un braquage de banque improbable, celui de la Banque des Capitalistes & Immigrants, qui pour l’heure a déménagé : son siège provisoire est un mobile home posé sur des parpaings. Le plan est simple : non pas braquer la banque, mais l’enlever, la cacher et prendre son temps pour en percer le coffre. Le coup devra impérativement se faire dans la nuit du jeudi au vendredi, seul moment où le coffre est plein. Dortmunder réunit donc toute sa fine équipe au OJ Bar & Grill sur Amsterdam Avenue afin de préparer le plan. En plus de Andy et Victor, il y aura Stan, le chauffeur, et sa mère, et puis un peu plus tard Herman X, le perceur de coffre. Dortmunder est le plus malchanceux des cambrioleurs, aussi ne croit-il que très peu au succès du braquage. Seulement, contre toute attente celui-ci réussit. Mais comme dans tous les plans méticuleux il y a un mais en forme de grain de sable dans les rouages. L’équipe n’a pas vraiment trouvé d’endroit où cacher la banque et il va pleuvoir. Beaucoup pleuvoir. Et puis la police est véritablement sur les dents. Et il y a surtout ce satané coffre bien plus résistant que prévu. De qui rendre l’atmosphère détonante et stressante.

Avec un trait emprunté aux comics qui n’est pas sans rappeler le Parker de Darwyn Cooke, Jesús Alonso Iglesias et Doug Headline s’emparent d’un autre personnage de Richard Stark-Donald Westlake : John Archibald Dortmunder. Les traits anguleux sont là pour rappeler la filiation entre les deux héros pourtant fondamentalement différents, même si la scoumoune semble s’acharner sur eux. Autant Parker est froid et méticuleux, autant Dortmunder n’est pas froid mais méticuleux. Si Parker est un solitaire, Dortmunder travaille toujours (ou presque) en équipe. Les deux auteurs adaptent avec une jolie structure Comment voler une banque. Le découpage est intéressant et hautement visuel, les fils narratifs (dialogues et descriptions) bien maîtrisés et on va assister à toutes les étapes du braquage avec une mise en page qui s’adapte des premiers repérages au moment où toute l’équipe se terre dans un lotissement à mobile-home sous une pluie torrentielle qui aura son importance. On se réjouit des rencontres au OJ Bar & Grill, on subit les monologues de Stan Church au sujet de ses courses, on découvre le personnage de Victor, ancien du FBI et admirateur de Dortmunder. Et puis il y a la relation entre ce dernier et May, sa compagne. Il y a toujours présent l’aspect redondant du comique de répétition qui a fait une partie du succès de la série (les discussions des habitués du bar, la minerve de m’man Church, les énervements de Herman X…). Adapter, c’est trahir. Mais le tout est de trahir fidèlement. Les auteurs ont fait des choix notamment en ce qui concerne Herman X (l’aspect politique est minoré) mais, tout au long de ses 120 pages, la bande dessinée conserve un rythme rapide et bougrement efficace. Le tout dans un univers qui n’est pas sans rappeler les films américains des années 1970, ceux de Don Siegel en tête, avec en filigrane la résurgence du charme désuet qu’ils avaient. Pierre qui roule, premier roman de la série, avait été adapté en 2008 par Christian Lax dans l’éphémère collection « Rivages-Casterman-noir ». On comprend que les auteurs ont souhaité se démarquer de cette première adaptation. Comment voler une banque avait tous les éléments pour une jolie adaptation. Celle-là n’est pas que jolie, elle est très réussie. Et le pire dans tout ça, c’est que Dortmunder va vivre bien d’autres aventures chez Dupuis. On ne peut que s’en réjouir.