Eaio, quatre lettres pour une virgule de roche inhabitée de l’Archipel des Marquises, un morceau de basalte surgissant de l’océan qui fut, brièvement, une prison au XIXe siècle et fut choisie, au début des années 1970, comme un potentiel site d’essai nucléaires pour le gouvernement français. C’est là qu’est envoyée la jeune Simone Hauata, recrutée comme aide-cuisinière à tout juste dix-neuf ans. On dit que l’île regorge de minerais rares qui vont profiter à la Polynésie, mais on dit aussi que les forages entrepris sur place ont un autre but, plus sinistre : permettre la réalisation d’essais souterrains pour se substituer aux essais aériens menés à Mururoa. Au contact d’activistes locaux et de membres de Greenpeace, Simone va peu à peu découvrir le rôle exact que Paris entend faire jouer à ses compatriotes marquisiens.
Il est rare de voir Marin Ledun revenir sur le lieu de ses crimes, chacun de ses romans étant une entité indépendante, un regard acéré sur une situation précise. Avec Eiao, pourtant, il prolonge en quelque sorte son précédent roman Henua, non avec une suite, mais avec une préquelle, située cinquante ans auparavant et mettant en scène la mère du futur lieutenant Tepano Morel, alors jeune femme à la recherche d’un premier emploi pour aider sa famille basée sur Kinu Hiva, l’île principale de l’archipel. Légèrement naïve, Simone Hauata va découvrir, en même temps que l’amour, l’envers d’un projet pharaonique qui, s’il avait abouti, aurait eu des conséquences irrémédiables sur les Marquises. Dégraissé à la taille d’une novella, Eiao est ce qu’on pourrait qualifier de roman noir “atmosphérique”. Il ne s’y passe pas grand-chose, si ce n’est une prise de conscience graduelle de la situation qui voit la puissance coloniale traiter sa population éloignée comme des citoyens de seconde zone, que l’on peut irradier, dont on peut détruire le mode de vie en toute impunité, tout cela au nom de la puissance atomique et d’une place à tenir sur la scène mondiale. Tout comme Henua, autre “simple” polar teinté d’exotisme, Eiao profite de son apparente légèreté pour mieux exposer l’état des politiques de l’époque. Et si les Marquises des années 1970 ne souffrent pas, encore, de la misère endémique et de l’abandon qui les caractérise à l’époque contemporaine, on y voit déjà, en germe, poindre un avenir sombre sous un soleil radieux.
Même si ce court roman ne se raccroche à son prédécesseur que par des liens ténus, biographiques et géographiques, on apprécie d’en apprendre plus sur les racines de Tepano Morel et les raisons qui ont poussé sa mère à quitter l’archipel, tout en explorant un peu plus les paysages de rêve dont Marin Ledun est tombé amoureux.