Adolescent typique d’une famille de la classe moyenne britannique, Zac Brettler, en plein cœur des années 2010, rêve d’argent facile, de bling bling et d’une réussite sociale (et donc financière) que n’ont pas eu ses parents. Fasciné par les traders aux dents longues dépeints par Martin Scorcese dans Le Loup de Wall Street, et par la vie excentrique et dorée que mènent, à Londres, les millionnaires expatriés de la diaspora russe, il va tout faire pour s’en approcher, quitte à s’inventer une nouvelle identité, celle du fils d’un oligarque russe, évidemment riche à millions. Un mensonge qui va le plonger dans la toile d’escrocs peu recommandables et de vrais truands, jusqu’à la mort. Mais, refusant la thèse du suicide choisie par la police, les parents de Zac vont pointer les manquements d’une enquête bâclée. Leur fils a t-il été assassiné car son mensonge a irrité de véritables oligarques ?
Lorsqu’il découvre par hasard l’affaire quatre ans plus tard, Patrick Radden Keefe, journaliste star du New Yorker et auteur de nombreux best sellers d’enquête (parmi lesquels Ne dis rien, consacré à la violence politique en Irlande, L’Empire de la douleur, aux sources de la crise des opioïdes, ou Snakehead et sa plongée dans les pratiques des passeurs chinois), comprend vite que, au-delà du simple fait divers, tragique certes, mais finalement ordinaire auquel conclut l’enquête officielle, il y a moyen de tirer de l’histoire du décès de Zac Brettler un panorama bien plus vaste sur l’Angleterre contemporaine. Épluchant l’affaire comme un oignon, il en révèle les multiples couches et nous entraîne dans un récit passionnant où se croisent des truands violents et sans scrupules mais possibles indicateurs, de minables escrocs, de vrais oligarques, une justice britannique étrangement complaisante avec les crimes commis par des Russes dont la fortune alimente fort à propos l’économie du pays, une police corrompue et inefficace, des ados en perte de repères et des parents opiniâtres, et va jusqu’à remonter aux camps d’extermination nazis ou à la spoliation des résidents asiatiques en Ouganda. Maître de son sujet, Patrick Radden Keefe multiplie les gros plans et s’attache au moindre détail, au moindre protagoniste, quitte (et c’est là que se tient peut-être le point faible de son enquête) à nous emmener un peu trop loin du cœur de l’affaire, même si on finit par retomber sur nos pieds. Le Fils de l’oligarque ne sera sans doute pas son enquête la plus emblématique, mais elle démontre avec brio la capacité de l’auteur à raccrocher l’intime à l’Histoire globale, à rendre chaque vie signifiante sur la grande tapisserie du quotidien.