Martin a eu une enfance tourmentée dans l’ombre d’une mère dépressive auprès de qui il a appris à cultiver le secret. Car Martin alias M., avant de devenir un jeune brillant commissaire de la Police Métropolitaine de Londres, a vécu des expériences terribles et traumatiques. Fils d’une sorcière, il en a acquis des aptitudes à la confluence de la chronokinésie, de la métamorphose et de l’hermaphrodisme : il est capable de changer d’âge et de sexe. Il a traversé le XXe siècle, utilisé ses pouvoirs pour des causes plutôt nobles mais toujours meurtrières. Surtout, il a frayé avec toute une bande de super-héros, aujourd’hui vieillissants, qui ont été adulés par la population avant de se laisser progressivement corrompre par la société. La découverte du corps d’une femme digne de la Dame du Lac dans les douves de la Tamise va précipiter des événements complotistes et surnaturels. M. est fasciné par cette femme, mais elle est en possession d’une épée fantastique qu’il ne peut lui ôter. Les éléments vont ensuite se déchaîner sur lui et sur l’intelligentsia londonienne. Des rumeurs provenant du Deep Web par l’entremise de la « Prophétie de Qends » annoncent l’arrivée imminente du Chevalier de Justice. Derrière lui, un certain Q. L’épée du Chevalier s’abat alors sur des notables, des politiques, des scientifiques, à chaque fois en dénonçant leur corruption et leur collusion. Mais ça, c’est bien trop simple pour M. qui y voit bien plus qu’une simple justice expéditive. La présence à Londres de Morphane et de ses corbeaux géants ne peut être du hasard. Alors M. part en quête de vérité. Et plus il se rapproche d’elle, plus il prend le risque d’y laisser des plumes…

Le scénario concocté par Stephen Desberg emprunte à la fois au monde du noir, des comics et des contes et légendes. L’univers créé n’est pas si loin que ça de Gotham City, mais un Gotham City qui héberge en son sein les légendes arthuriennes. Ce mélange savamment dosé donne une sensation hypnotique et foutraque quoique ordinaire (on croit à ce monde surnaturel). Surtout, le scénariste ne propose que des personnages à failles multiples comme dans un panthéon grec de super-héros. Cet aspect détone dans une intrigue hard boiled classique : un mystérieux individu pour se sortir d’une situation inextricable fomente l’élaboration d’un complot se basant sur la crédulité complotiste de notre époque. Heureusement pour la société, un enquêteur opiniâtre va contrecarrer ses plans tout en y perdant beaucoup. A cette trame, Jef ajoute un dessin précis, sombre, parfois éclatant de couleurs. On sent à chaque moment l’intensité et la dramaturgie de l’enquête. On est perpétuellement dans les pensées de M. Le dessinateur s’en donne à cœur joie avec ses silhouettes féminines et, pour s’affranchir d’un procès de genre, il nous régale d’un héros hermaphrodite qui utilise les deux sexes à sa disposition alternativement selon les étapes de son enquête. Le Pouvoir de M. est une bande dessinée qui joue sur de multiples tableaux, et qui ne laisse pas insensible. Une véritable gageure qui met le focus sur les travers de notre société tout en revisitant les codes des super-héros (en nous interrogeant également sur le besoin d’un super-héros pour nous « sauver »).