CHRONIQUES

livres • bandes dessinées • comics
Prix : 8,40 €
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Numéro collection : 6506
ISBN : 978-2-7578-9746-1
Nombre de pages : 390
Format : 18 X 11 CM
Année de parution : 2021
Titre original : The Marlow Murder Club
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7 / 10

Mort compte triple

Par un soir d’été torride, Judith Potts, 77 ans, sort nager dans la Tamise pour échapper à la chaleur. Soudain, en provenance de la maison d’en face – celle de Stefan Dunwoody – un cri suivi d’une détonation. Dès lors, plus rien ne sera comme avant pour Judith. Robert Thorogood signe ici le roman inaugural addictif d'une série-feuilleton qui promet de l'être autant.

Judith Potts, vielle dame sinon indigne, du moins réputée excentrique, réside à Marlow, petite ville sise au nord-ouest de Londres sur les bords de la Tamise. Verbicruciste de profession, goûtant fort le whisky – un petit verre tous les soirs, ma foi… − et les bonbons enrobés de sucre glace, n’aimant rien tant que se baigner nue dans la rivière coulant en contrebas de son jardin (pour se rafraîchir ou se détendre, c’est selon), elle mène une vie paisible et solitaire, heureuse de n’avoir personne pour lui dicter sa conduite. Par un beau soir d’été, tandis qu’elle nage avec délice et se dit qu’elle vit un moment paradisiaque, un cri suivi d’une détonation déchire la pénombre. Cela vient de chez le galeriste Stefan Dunwoody, son voisin d’en face. Aussitôt revenue chez elle, Judith appelle la police. Mais les agents dépêchés sur place ne relèvent rien d’alarmant – ainsi qu’elle l’apprend le lendemain matin de la bouche même de l’inspectrice en chef Tanika Malik. Cela ne la rassure nullement. Faute de pouvoir se concentrer sur la grille de mots croisés qu’elle prépare, Judith se lance dans quelques investigations sur Internet et tombe sur un entrefilet dans un journal local mentionnant une altercation ayant opposé, six semaines auparavant, Stefan Dunwoody et un certain Elliot Howard, commissaire-priseur de son état. Voilà Judith fortement incitée à retourner chez son voisin… dont elle découvre vite le cadavre. Ce trou au milieu du front… pas de doute, il a été assassiné. Pourtant, l’inspectrice Malik refuse de souscrire d’emblée à cette hypothèse. Alors c’est décidé : Judith enquêtera de son côté.

D’abord une petite visite à la galerie d’art de Stefan. Suivie d’une entrevue avec Elliot Howard – son suspect idéal, dont il faut impérativement vérifier l’alibi (une répétition avec la chorale de la paroisse), ce qui conduit Judith au presbytère, où elle croise Rebecca Sterling, «Becks», la femme du vicaire. Les questions de Judith piquent sa curiosité et la très sage Becks, dont la seule ambition semble être d’incarner l’archétype de la mère et de l’épouse parfaite, se met à investiguer autour d’Elliot Howard, qu’elle connaît seulement comme membre de la chorale.

À peine les investigations ont-elles commencé qu’un second meurtre est commis sur la personne d’Iqbal Kassam, chauffeur de taxi. Après avoir vu le reportage télévisé consacré à l’événement où apparaissait Suzie Harris, promeneuse de chiens et présente sur les lieux lors de la découverte du corps, Judith s’empresse d’aller à sa rencontre afin d’en savoir plus sur la victime, qui s’avère avoir été tuée de la même manière que Stefan, et manifestement avec la même arme.

En une petite centaine de pages, voilà noués les tout premiers liens entre celles qui formeront, dès lors, le Marlow Murder Club. Des liens qui vont très vite se renforcer, à fur et mesure que chacune s’investit dans l’enquête et se prend de sympathie pour ses deux acolytes. D’autant qu’un troisième meurtre est perpétré – toujours par balle, tirée par la même arme. Tandis que nos enquêtrices de circonstance avancent à grands pas, souvent au prix d’opérations fort aventureuses et peu orthodoxes, l’inspectrice en chef Malik progresse de son côté. Toute soucieuse qu’elle demeure de respecter la procédure, elle n’en est pas moins à l’écoute de ce qu’avancent Judith et ses amies, et échange avec elles ce qu’elle peut d’informations. Ainsi les rapports entre le trio civil et l’équipe officielle de rester cordiaux de bout en bout.

Mort compte triple est, en soi, un roman remarquablement conçu ; tant pour ce qui est de l’intrigue, dont le rythme – surgissement des indices, manière dont sont amenées les informations et les déductions… − joue très habilement entre suspense et accélération avec des chapitres assez courts et s’achevant en général «au bord de la falaise», que pour la construction des personnages et le nouement des relations qui attachent les uns aux autres les protagonistes. Même si l’on peut trouver convenu le procédé romanesque à l’œuvre dans l’avant-dernier chapitre consistant d’une part à scinder le récit en deux foyers narratifs chacun centré sur une situation critique dont l’évolution est ainsi ralentie et d’autre part à étirer hors de toute vraisemblance un «instant décisif», force est de reconnaître qu’il est d’une efficacité redoutable, surtout lorsqu’il est maîtrisé à la perfection comme il l’est ici. Toute insoutenable que soit l’attente, et quoi qu’on pense de la vraisemblance de ce qui est raconté, on reste accroché à son livre et on ne saute pas une ligne…

En plus de ces atouts, Mort compte triple est aussi, en tant que premier volet d’une série, un excellent volume d’exposition : les personnages principaux sont campés avec précision, dotés d’une biographie assez conséquente pour que l’on s’en contente mais où subsistent des allusions assez bien formulées pour qu’on s’attende à les voir servir de noyau à une prochaine intrigue. Ainsi le passé de Judith: présent dès les premières pages, ténébreux et probablement marqué au sceau d’une tragédie, il est éclairé par le dernier chapitre. Mais d’une manière qui permet au développement donné dans le cinquième volet d’être parfaitement crédible et cohérent. À un détail près tout de même – et de taille: l’événement dont il est question survient, ici, en 1970. Dans Le Mystère Judith Potts, il sera daté du 3 juillet 1976.

L’on goûte également dans ce premier volet ce qui semble devoir être les marques distinctives de la série : le ton, souvent humoristique et grinçant mais sans sombrer dans la farce ou le grotesque ; la pointe de rocambolesque qui met du peps dans un classique whodunit – et les fameuses grilles de mots croisés. Ici supposées concoctées par Judith, c’est bien à elle que renvoie la première personne des définitions. Mais alors pourquoi la réponse à «Je le fais pour me calmer les nerfs» (grille numéro 1) est-elle «ménage» quand, dans l’une des pages précédentes (67) c’est Becks qui se calme les nerfs de la sorte ?

Ayant découvert les dames de Marlow avec le cinquième épisode, je quitte Mort compte triple très curieuse de lire les épisodes suivants et, surtout, confortée dans ma conviction que ce volet inaugural doit impérativement être lu en premier, faute de quoi on aura du mal à entrer dans l’univers de ces dames.

Mis à jour le 14 octobre 2026
«Il nous manque un élément crucial, je le sens. Quelque chose d’évident, qui crève les yeux et que, précisément pour cette raison, nous ne voyons pas.»
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