La science-fiction est-elle politique ? Peut-elle et doit-elle l’être ? Alors que le genre fête cette année ses cent ans d’existence officielle, depuis la parution de la revue pulp américaine Amazing Stories et la mise en place du terme (initialement baptisé “scientifiction” par Hugo Gernsback, le nom science fiction, avec ou sans tiret, s’imposa rapidement), quelle promesse d’avenir peut encore incarner la S.-F. alors que le présent, entre dictatures fascisantes, effondrement climatique et menace d’une technologie hors de contrôle, semble chaque jour plus dystopique ? Une vaste question qui agite depuis longtemps le fandom et la critique anglo-saxonne, mais qui n’avait pas encore été posée clairement en France. Entourés d’une équipe pluridisciplinaire de chercheurs et d’auteurs, les trois directeurs d’ouvrage de Politiques de la science-fiction s’attellent à y répondre, et à poser un point d’étape qui, évidemment incomplet, n’en fait pas moins somme.
Il n’est qu’à allumer sa télé ou son ordinateur aujourd’hui pour le constater : nous vivons au croisement de quelques-uns des futurs que nous ont décrit les auteurs de S.-F. depuis un siècle, et pas les plus radieux. Bien malgré elle, la science-fiction, tout comme le roman noir, en est venu à servir d’outil d’analyse du présent. On entend régulièrement des commentateurs de l’actualité évoquer 1984 ou La Servante écarlate tandis qu’une clique d’entrepreneurs “futuristes” se revendique d’œuvres de l’imaginaire (souvent mal interprétées) pour justifier leurs actions – ainsi d’Elon Musk qui emprunte le nom de son IA “Grok” à Robert Heinlein ou de Peter Thiel qui baptise son entreprise de surveillance numérique Palantir, en référence à JRR Tolkien. Face à ces récupérations, grossières et droitières, que peut encore la S.-F. ? “Le futur est-il un terrain de lutte ?” comme le suggère le sous-titre de l’ouvrage ? En six cent pages bien remplies, les auteurs remontent le fil de la politique en S.-F. depuis les origines (Wells), retracent les temps forts : les pulps, la new-wave anglaise, le cyberpunk, explorent des thématiques telles que la S.-F. féministe, le pendant soviétique et marxiste à la déferlante américaine, la S.-F. engagée française ou arabe, et répondent à pratiquement toutes les questions que l’amateur pourrait se poser. Quid de la S.-F. lorsqu’elle devient croyance ? De sa récupération par l’armée à travers le projet red team ? De son caractère inclusif (qu’il s’agisse de genre, d’origine ethnique ou de handicap) ? Le menu est dense, parfois un peu fouillis, et prend des formes diverses, entre la communication universitaire réadaptée, l’essai, l’entretien croisé et même six nouvelles explorant diverses thématiques propres au genre (mention spéciale à Laurent Queyssi et Plume D.Serves pour des textes forts et poétiques à la fois). L’ensemble, roboratif, aurait pu être déprimant et les auteurs de S.-F. considérés comme des prophètes d’un désastre inéluctable, si quelques chapitres bienvenus, ne venaient rassurer sur la capacité du genre à évoquer un avenir meilleur, peut-être même à aider à le faire advenir, à travers des récits relevant du solarpunk ou d’une vision plus éthique et sociale du futur.
Indispensable, salvateur, Politiques de la science-fiction est un manifeste pour l’engagement, du lecteur comme des auteurs, pour une exploration qui passe par des chemins de traverse moins rebattus, par d’autres voix, d’autres schémas de pensée. Il invite à se décentrer pour observer présent et avenir avec un autre regard. Au final, on ne peut lui opposer que deux défauts : un aspect fourre-tout qui engendre quelques redites, et une propension à faire grandir vos piles à lire de façon exponentielle. Vous qui entrez ici, retrouvez une espérance !
NdR – L’essai comporte également les nouvelles suivantes : « Le Désert du réel », de Laurent Quesyssi, « Corrupt_data », de Sébastien Damart, « À propos du garbigu moucheté », de Chloé Chevalier, « De l’art de lacer ses chaussures », de Plume D. Serves, « IRL », de Jean Baret & « Une matrice de silence », de Nicolas Martin.