Scénariste de seconde zone pour la firme allemande Tobis, Gunther Sloam débarque dans la Londres nazie de l’après-guerre, alarmé par un appel à l’aide d’une ancienne conquête, une starlette des écrans du Reich. Mais il n’est pas le seul à chercher Ulla Blau, que la Gestapo londonienne, en tous points aussi cruelle que sa contrepartie germanique, aimerait bien entendre. Lorsque le corps de l’actrice est retrouvé, Sloam apparaît comme le coupable… ou le pigeon idéal. Mais comment découvrir la vérité dans une ville régie par la peur et le soupçon ?
Les uchronies mettant en scène une victoire des nazis sont un sous-genre à elles seules, et on ne peut que penser au Maître du Haut Château de Philip K. Dick, à Fatherland de Robert Harris ou à SS GB de Len Deighton à la lecture d’Une espèce en voie de disparition, court roman de Lavie Tidhar, et c’est bien entendu totalement délibéré. Car au-delà de ces classiques de l’uchronie, c’est toute l’histoire du roman noir classique que convoque aujourd’hui l’auteur israélien, spécialiste des univers truqués, qui n’a de cesse d’utiliser les littératures de genre pour questionner le statut et le développement de son pays d’origine (même si, né dans un kibboutz, il a longuement bourlingué avant de se fixer à Londres).
Ici c’est la capitale anglaise, devenue simple colonie dangereuse et malfamée du Reich allemand, qui sert de cadre à une « enquête » qui est avant tout, comme dans tout bon roman et film noir, la descente inéluctable aux enfers d’un citoyen lambda, piégé par amour et un destin capricieux, dans une spirale où chacun de ses actes, chacune de ses rencontres ou de ses paroles ne sert qu’à refermer un peu plus le piège dans lequel il se débat. Roublard, et terriblement évocateur, Tidhar place le lecteur en position d’observateur complice des turpitudes de cette nouvelle société anglaise qui, à de rares exceptions, s’est si bien accoutumée à la domination de ses vainqueurs. Hommage sincère à tout un pan des littératures et du film noir (on retrouve ici le désespoir tranquille du Troisième Homme de Carol Reed), Une espèce en voie de disparition est également, malgré un ou deux twists un peu prévisibles, un brillant exercice de style qui nous invite à imaginer ce qu’il serait advenu si le krimi allemand avait supplanté le polar harboiled des Américains.