Les catastrophes climatiques ont entraîné la création du Parti des Amoureux du Vivant suivi d’une dictature verte tentant de réparer ce qui doit l’être au prix d’une série d’obligations et d’interdictions. Dans le village de Retors-le-Rouge, on se moque autant que faire se peut des certificats de Civisme et Obéissance, et vu l’interdiction de la viande, des boucheries clandestines voient le jour. Pour le patriarche Gabin Lenoir, on est boucher de père en fils, et son fils Éduar ne dérogera pas à la règle : il sera boucher, point barre. Sauf qu’Éduar n’a que peu de goût pour le sang et l’abattage, et Gabin lui préfère son père Boniface… Mais un voleur inconnu fait sensation dans le village en dérobant des quartiers de bœuf que l’on retrouve au bord des routes. Un premier coupable débusqué et exécuté de façon expéditive n’y change rien… Urbin, le chef du Comité de justice local, est sur la sellette tant cette affaire remet en question son autorité. Mais lorsque c’est un cadavre qu’on retrouve devant l’église locale, renaît le souvenir d’Alice, une étudiante stagiaire chez le médecin du village, disparue le jour de ses dix-neuf ans… Alice dont Éduar était tombé amoureux, au grand dam de sa famille…
À lire l’intitulé, on pourrait croire ce roman fait pour le clan des onpeupuriendire (et qui le disent, le disent), de la barbaque et du gros 4 X 4 comme dernier terrain vague, mais Maribé est plus fine que ça : déjà, le régime dictatorial relève plutôt de la caricature (et il est sous-entendu qu’il est né du besoin) et les « réfractaires » et leur « justice » expéditive ne valent guère mieux. Mais dans ce récit basé sur les personnages plus qu’autre chose, l’autrice tisse son propre style qui évoque à la fois les auteurs classiques des turpitudes provinciales à la Marcel Aymé, voire Émile Zola, et les comédies italiennes grinçantes et sarcastiques de la grande époque genre Affreux, sales et méchants, d’Ettore Scola. On y brocarde un microcosme de « réfractaires » engoncés dans leurs tradition, prompts à snober les étrangers, quels qu’ils soient, et accuser ceux qui dérangent les bonnes consciences en prenant n’importe quel prétexte pour se débarrasser des éléments perturbateurs. Bien sûr, la charge pourrait être forcée s’il n’y avait une certaine affection pour ces anti-héros, du patriarche à l’ancienne au fiston lunaire, dont l’itinéraire fait le sel du roman. Que du bon ? Oui et non, car quatre cents pages, c’est un peu long et les personnages et sous-intrigues sont si nombreux que l’on s’y perd un peu. On est cependant quelque part entre l’anticipation, la dystopie, le policier (bien qu’il ne faille pas s’attendre à une intrigue taillée au cordeau), la « blanche » et le roman naturaliste, le tout servi par un style élégant.