Étienne, qui se surnomme lui-même Pépère, mène une vie tranquille à Bordeaux rythmée par son travail à La Poste, ses courses (de l’alimentation aux disques en passant par ses passions temporaires pour des animaux de compagnie) et sa maison héritée de ses parents, toujours dans son jus (la maison, pas les parents, quoique…). Vanessa est une paumée, une punk à chien, qui croit avoir du chien, qui fait la pute pour payer ses doses et joue les arnaqueuses : elle pique les CB après avoir mémorisé les codes des petits vieux pas assez suspicieux. Constant, autre marginal, semble avoir un don pour l’ordre, la justice et déceler le côté maléfique des humains. Personne ne l’écoute, tout le monde le subit avec sa dégaine puante à la Raspoutine. De façon surprenante, il s’en prend aussi bien à Pépère qu’à Vanessa. Les deux sont amenés à se rencontrer, un peu comme dans un western urbain. Seulement, Pépère n’est pépère que parce qu’il tient à la quiétude de son quotidien. Sa cave recèle nombre de cadavres de femmes qui l’ont importuné de différentes manière et qu’il a accroché à la patère de son entrée comme de la bidoche dans les frigos d’une boucherie. Alors, la rencontre avec Vanessa ne pourra accoucher que d’un ultime cadavre. Mais lequel des deux ? Des trois en comptant le Grand Sacha, le mec pas clair de Vanessa ?…

Emmanuel Moynot aime le noir. Et le noir très noir comme le rappelle Pascal Rabaté dans sa courte préface à ce Pépère, qui ne laissera pas insensible. Après avoir longtemps dessiné des aventures de Nestor Burma suivant les préceptes de Tardi, Emmanuel Moynot a fini par revenir à ses premières amours : des histoires singulières, atypiques, pleine de noirceur. Le tout avec un trait affirmé, presque réaliste, et dans des cases aussi sombres que l’univers décrit. Surtout avec un découpage simple et efficace : on suit dans des chapitres alternés les trajectoires des deux protagonistes du drame annoncé, Pépère et Vanessa. Il y a trois éléments-clé dans cet album : les deux personnages principaux bien sûr (Étienne et Vanessa) et surtout la petite maison familiale dans un quartier excentré de Bordeaux qui va être rénové. D’ailleurs, le premier meurtre qui arrivera sera celui d’une femme qui vient pour proposer à Pépère de racheter sa maison pour une bouchée de pain. Femme qui a un don précieux pour exaspérer les gens. Et le lecteur en vient presque à pardonner à Pépère son geste meurtrier qui va éclabousser son vieux papier peint. Cette maison est un personnage à part de la bande dessinée. Elle est immuable. C’est à la fois un antre et un asile. Elle sent la moisissure. Il y a des infiltrations. La chambre des parents n’a pas changé depuis leurs morts. Le jardin ne donne pas de lumière à cause des arbres plantés avec son père qui y ont poussé. Et puis il y a la cave avec ses ossements. Tout du long de cette histoire, Emmanuel Moynot donne une identité à quelques corps : une voisine importune, une cliente de La Poste. On n’aura jamais d’enquête de voisinage de la police, comme si la disparition de ces personnes n’intéressait justement personne. Cet aspect de la solitude d’âmes solitaires dans la société est peut-être bien le plus noir des éléments de cette histoire. À part peut-être la fin en apothéose sur fond d’humour noir à la Franquin. Jouissive !