Début octobre 2014, un homme entre dans un garage de l’Oise et abat le propriétaire et une jeune mécanicienne… sa propre fille, par ailleurs mère de son dernier fils. Conclusion tragique à une terrible histoire d’inceste et d’emprise paternelle, ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Mannechez se révèle profondément sordide. Elle met à jour le système dysfonctionnel mis en place par un père brutal, avec la complicité d’une mère mi-victime, mi-bourreau, qui a violé ses deux filles à répétition pendant plus de dix ans, battu, brimé et séquestré ses deux fils et fini par vivre un “bonheur conjugal” avec sa fille aînée, totalement sous son emprise, avec qui il a eu un enfant . Une histoire d’une incroyable dureté qui éclaire aussi les défaillances d’une justice qui, à aucun moment n’a pris la mesure de la puissance de conviction d’un bourreau et a gobé la fable d’un “inceste heureux” pour reprendre la formule malheureuse d’un certain Éric Dupont-Moretti, alors star des prétoires et cependant avocat des parties civiles, laissant se poursuivre le schéma de contrainte jusqu’à ce crime “passionnel” d’un abuseur paranoïaque et manipulateur.
Hasard de l’actualité littéraire, ce sont deux ouvrages consacrés à l’affaire Mannechez qui sont parus ces derniers mois, avec des approches très différentes (mais les mêmes références citées). Le Pire des crimes, de Michèle Pedinielli (La Manuf’) adopte une approche romanesque, quitte à travestir les faits et les identités dans un style qui convient à son autrice, plus connue pour son cycle Boccanera, mais qui, ici, a pour conséquence de déréaliser les souffrances subies, d’atténuer les responsabilités. Au contraire, Julien Mucchielli, en choisissant la neutralité journalistique et en interrogeant les survivants, signe un compte-rendu juste et nuancé mais également bien plus éprouvant. Car, sans tomber dans un voyeurisme sordide, il dissèque le système coercitif et sectaire mis en place par Denis Mannechez pour pousser ses filles à satisfaire ses désirs sexuels tout en déshumanisant les autres membres de la famille, sa pratique de la violence, quotidienne, mais également l’aveuglement d’une société toute entière qui, des voisins guère alarmés par la musique jouant à fond pendant qu’il tabassait ses fils, aux enseignants aveugles aux marques de coups reçus, des médecins ayant pratiqué plusieurs avortements sur une très jeune fille à l’appareil judiciaire, police et administration pénitentiaire, a laissé se perpétuer l’emprise du père sur le reste de sa famille, complice ou victime . Un récit qui fait mal aux tripes, le récit sans happy end d’un ogre que l’on laisse dévorer ses enfants. Un véritable cas d’école dont on aimerait qu’il soit le dernier exemple des violences intrafamiliale mais n’est hélas (les chiffres sont édifiants) que la surface émergée d’un iceberg de souffrances.