Ernest Cunningham a fait ses débuts d’écrivain en auto-éditant de petites brochures « sur la manière d’écrire des livres » (en particulier des romans policiers), vendus sur Internet au très modique prix de « un dollar pièce ». Sa carrière en reste à ce niveau extrêmement modeste jusqu’à ce que lui soit donnée l’occasion de mettre lui-même en pratique ces conseils techniques. Ayant avec brio transformé en best-seller le compte rendu d’une affaire criminelle dont il a été témoin et acteur – acteur de premier plan puisqu’il a résolu l’énigme… – que les lecteurs ont découvert sous le titre Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un, il a gagné ses galons d’auteur, et cela lui vaut d’être invité par le comité d’organisation du Festival australien du roman policier à participer à sa cinquantième édition. Un anniversaire célébré avec faste : le festival se déroulera à bord du célèbre Ghan, ce train de voyageurs qui, partant de Darwin à destination d’Adelaïde, traverse l’Australie du nord au sud, pendant un périple d’une cinquantaine d’heures. Les organisateurs du FARP ont donc réservé un wagon entier pour accueillir les six auteurs choisis et quelques invités triés sur le volet – des lecteurs, des figures importantes du monde de l’édition, etc. Au programme, rien que de très classique pour un festival littéraire : tables rondes, échanges à bâtons rompus avec les auteurs… et comme il se doit un invité de marque: Henry McTavish, « le phénomène écossais auteur de la série de l’inspecteur Morbund ». Ernest, lui, est tanné par son agente, Simone : il doit très rapidement boucler un roman. Non plus un simple récit, un true crime, mais une fiction. Or changer de genre lui semble hors de portée, fût-il armé de tous les préceptes jadis édictés par certains théoriciens du genre – tels Van Dine, Ronald Knox –, appliqués par des maîtres comme Agatha Christie ou Arthur Conan Doyle… et que lui-même a tâché de diffuser à travers ses brochures.
Une fois de plus, les événements vont venir à sa rescousse et lui servir sur un plateau matière à alimenter son inspiration : à peine la seconde table ronde a-t-elle commencé que la vedette du Festival, Henry McTavish, s’effondre raide mort. Âgé et alcoolique, il a sans doute succombé à des causes tout à fait naturelles. Mais Ernest en doute. Alors il entreprend de mener son enquête – et, entouré d’auteurs de romans policiers, chacun doté d’une expertise particulière (médecine légale, droit, psychologie…) il n’est pas seul à interroger et à prendre des notes. D’autant que l’intervention de la police n’est pas à envisager pour tout de suite : impossible d’arrêter le Ghan qui traverse alors le désert australien… Débute ainsi une intrigue en milieu clos des plus classiques mais admirablement construite, où les révélations sont distillées avec la parcimonie requise pour que le suspense soit « haletant », où les « rebondissements » (dont un second cadavre) viennent à point nommé pour remettre en question ce qui vient d’être découvert… Bref: la seule intrigue criminelle suffit à rendre ce roman (oui, ce roman: celui de Benjamin Stevenson, à ne pas tout à fait confondre, mais un peu quand même, avec l’œuvre d’Ernest…) passionnant.
Cette intrigue se double d’un métarécit des plus élaborés, où le narrateur, s’adressant continuellement au lecteur, explique par le menu ce qu’il ambitionne (écrire un roman policier « fair-play »), ce qu’il met en œuvre pour y parvenir, rappelle les règles élémentaires du genre, s’étend sur les difficultés qu’il rencontre, se livre biographiquement… sans oublier de mener l’enquête et d’exposer minutieusement ses progrès – quoi d’étonnant puisque cette enquête sera in fine le fondement même de l’œuvre en cours, au même titre que les tourments de l’écrivain ! On aura compris qu’en fait de fiction, Ernest va offrir à son agente… un nouveau true crime.
Ce métarécit omniprésent exigerait presque qu’on lise le roman crayon en main, histoire de noter au fur et à mesure de leur apparition les indices que sème le narrateur quant à son travail d’écriture (par exemple : « Je vous ai également promis d’utiliser le nom du tueur, sous toutes ses formes, 106 fois ») afin de les confronter au texte que l’on a entre les mains mais il faut bien convenir que tenir le compte scrupuleux de ces informations mises à notre disposition par un narrateur se disant soucieux de former avec son lecteur une solide équipe tient de la gageure. Peu importe au fond : cette métanarrativité, outre qu’elle est un formidable sport cérébral, contribue à construire la dimension humoristique du roman en provoquant de délectables ruptures, tel ce chapitre numéroté « 11,5 » où le narrateur s’offre une plongée dans les supposées pensées du lecteur.
Ce savant entretissage narratif n’est pas seulement un jeu de construction romanesque d’une redoutable habileté ; c’est aussi un texte éminemment littéraire parcouru de figures de style, notamment des métaphores percutantes – et souvent désopilantes (« Je n’ai pas beaucoup de réflexes mais il aurait fallu un archéologue pour trouver ceux de Royce »). Sans doute est-ce ici le moment de saluer le travail de la traductrice. Sans préjuger de sa fidélité à la version originale puisque je n’ai pas lu cette dernière, je puis au moins constater que le texte français qu’elle nous offre est d’une qualité remarquable ; si l’on ajoute qu’elle a su transposer à merveille un message codé, on ne peut que la saluer plus bas encore car faire en sorte qu’un code opère aussi bien dans la langue d’arrivée que dans celle de départ relève du très grand art.
Et puis il y a ce contexte festivalier qui réunit en un lieu clos tout un microcosme éditorial dont les pires travers – cupidité, cynisme, lâcheté… – sont habilement mis au service de l’intrigue. Ernest Cunningham observe tout cela avec l’œil d’un entomologiste et le restitue avec la plume d’un documentariste cultivant un humour subtil, fin, mais sans complaisance et qu’il n’oublie jamais d’exercer à son propre endroit. On découvre ainsi, en souriant plus souvent qu’à son tour, jusqu’où peuvent aller des rivalités entre éditeurs, ce à quoi un écrivain est prêt pour obtenir un blurb (cette petite phrase incisive écrite par un confrère qui, judicieusement placée en première ou quatrième de couverture, est destinée à doper les ventes)… en d’autres termes quelques-uns des actes extrêmes que peuvent commettre les âmes à la sensibilité exacerbée.
Et nous lecteurs, jusque dans quels retranchements sommes-nous prêts à nous laisser repousser par un auteur de la trempe de Benjamin Stevenson?