En apparence, Julien Chevalier est un cinquantenaire épanoui qui a presque tout pour être heureux – un corps d’athlète, une maison cossue dans la pinède, un restaurant au Cap Ferret qui roule sans embrouilles et un cabanon sur la plage du bassin d’Arcachon qu’il partage de nuit avec sa maîtresse. Seulement, Julien Chevalier a un passé. Et un passé qui l’oriente plus vers le chevalier noir que blanc. Il a été homme de main pour une partie de la pègre bordelaise. Un homme de main redoutable et surtout fidèle qui s’est retrouvé au milieu d’une lutte de cadors, qui a été au cœur d’un complot fomenté par Alphonse Sebastiani et du massacre du garage de l’Orient. Lui, était du côté d’Anbach dont il avait épousé la fille, Rosemarie. Et s’il en est sorti vivant, il n’en est pas sorti indemne. Enfin, surtout sa femme qui est morte. Un accident de la route. Le laissant seul avec un fils qui a fini par partir à seize ans. Mais tout ça est derrière Julien Chevalier. Sauf que l’inspecteur Baroy vient innocemment manger dans son restaurant, La Passante, et raconter comment un cambriolage chez le fils Sebastiani vient de déraper, le laissant sur le carreau. Plus tard, son fils à lui réapparait. C’est l’un des cambrioleurs. Il vient pour se terrer avec ses amis et pour trouver un chirurgien capable d’opérer en urgence un vieux gangster. Julien Chevalier accepte de l’aider, ne se doutant pas ou très peu que ses actions vont faire resurgir un passé douloureux et rameuter des hommes qui n’ont qu’une envie : lui faire la peau.

Dans une introduction intitulée « Lettre à un juge », le scénariste Jean Dufaux relate la genèse de cette collaboration particulière avec Jean-Michel Arroyo (un homme qui a été condamné pour des violences physiques et verbales envers des femmes et qui a purgé sa peine). Jean Dufaux croit en la rédemption, et Le Dernier rivage, qui propose le portrait d’un homme gris comme la littérature noire les aime, est une bande dessinée sur la rédemption. La trame est singulière : un homme qui a fui la violence qu’il a lui-même incarnée est rattrapée par elle et n’aura d’autre choix que d’en user pour mieux la contrer. Ce faisant, il pourra faire la paix avec son fils, sa femme perdue et son âme. On pourrait ajouter une histoire de complicité fraternelle avec le personnage sympathique de l’inspecteur Baroy, à qui il passera même en toute fin d’histoire un témoin. Cette histoire est une histoire à la Jean-Patrick Manchette. On notera avec joie et regret confondus que la bande dessinée est le dernier refuge de ces hommes transgressifs, les littératures policières s’intéressant aujourd’hui beaucoup plus aux chevalier blancs, même tordus et plein de failles, surtout plein de failles. Ici, Julien Chevalier est UN personnage. De ceux pour qui l’on se prend d’affection malgré leur parcours. De ceux à qui l’on souhaite la réussite en toute connaissance de cause. À partir de cette histoire écrite, Jean-Michel Arroyo crée un univers bistre, monochrome, au lavis. Il donne un rythme lancinant à cette bande dessinée avec un souci du réalisme, du détails, des traits très anguleux de ses personnages, qui pour la plupart ne sont pas très commodes. On appréciera les perspectives comme celle du garage de l’Orient. Et aussi les phares des voitures qui éclairent la route la nuit. Un trait qui joue parfaitement de la lumière. Les dernières pages donnant tout leur sens à cette idée de rédemption.