6 décembre 2023, au milieu de la nuit, place Pigalle… Gabriella Tiger – Ingrid Diesel dans le civil – gagne sa loge après avoir, une nouvelle fois, enflammé le public du Calypso, le cabaret de Timothy Harlen. Celui-ci l’y rejoint bientôt pour lui annoncer qu’il vend le Calypso et va ouvrir un nouvel établissement… à Londres. Elle sera bien sûr de la partie si elle le souhaite. Ce qui ne va pas de soi : Ingrid aime Paris et, surtout, elle y a une amie très chère, Lola Jost, l’ex-commissaire de police amatrice de puzzles, de littérature – et de bonne chère. Mettre entre elles deux le Channel, Eurostar ou pas, exige réflexion. Et puis ce n’est pas tout: Timothy veut aussi demander «un petit service» à Ingrid. Requis à Londres par son projet, il a dû décliner l’invitation de ses amies Karine Fareau et Nadège Solin, un couple de vigneronnes officiant dans le Bordelais à qui il rend visite chaque année afin de s’approvisionner. Et comme cette fois les deux jeunes femmes ont également besoin de conseils artistiques – elles ont monté un cabaret au cœur de leurs vignes et aimeraient apporter du sang neuf à leur spectacle – il s’est dit qu’Ingrid était tout indiquée pour le remplacer. Sauf que celle-ci n’a pas la moindre compétence œnologique… Qu’à cela ne tienne : Lola sera la bienvenue et, à elles deux, elles sauront être les «ambassadrices» dont rêve Timothy.
Karine et Nadège ont repris le domaine d’Axel Fareau, le père de Karine qui, pionnier du bio et de la biodynamie en viticulture, a été mis au ban de la profession après avoir, deux ans auparavant, dénoncé la présence de produits interdits dans des cuvées labellisées «haute valeur environnementale». Il a, en outre, un «ennemi juré»: son quasi-voisin Emmanuel Cassagne, propriétaire du château Marly et producteur d’un saint-émilion prestigieux. Pour compliquer encore les choses, le frère de Nadège, Benoît, est l’employé d’Emmanuel Cassagne et, accessoirement, le meilleur ami de sa fille adolescente, Ludivine, laquelle s’adonne consciencieusement à l’autodestruction à coups de cuites et de petites pilules.
Autant dire que la dégustation du vin des Sorcières – la cuvée novatrice mise au point par Karine et Nadège – est loin d’être seulement une partie de plaisir… L’atmosphère est tendue à l’extrême et, lorsque survient le cadavre, cette issue tragique ne surprend qu’à demi.
Le récit, linéaire d’un point de vue chronologique, procède par succession de séquences qui fragmentent les chapitres et dispersent les foyers narratifs d’un lieu à un autre, d’un moment de la journée (ou de la nuit) à un autre. Cette fragmentation distend la durée, multiplie les effets d’attente et, relayée par une variation constante mais subtile des points de vue, rend la lecture particulièrement prenante. Par-delà les nombreuses descriptions – paysages, états d’âme, postures… et considération vitico-vinicoles – donnant pleinement à voir et à percevoir, la discontinuité de la narration laisse ramper sous les phrases un suspense dense mais diffus dont la tonalité n’est pas tout à fait en accord, me semble-t-il, avec la très belle ligne claire de l’illustration de couverture. D’autant que l’implicite règne, rehaussé par de mystérieux inserts en italiques courant dans le texte comme les veines sombres sur certains marbres. Ainsi le suspense est-il tenu sans faiblir jusqu’à ce que les éléments faisant mystère cristallisent en un tout qui a nom vérité.
Cette neuvième enquête menée par Ingrid Diesel et Lola Jost, portée par une écriture maniant avec brio le non-dit aussi bien que la comparaison surprenante et l’humour discret (qui ne se borne pas aux maladresses de langage d’Ingrid repêchées avec bienveillance par une Lola intraitable sur les entorses faites au vocabulaire ou à la syntaxe), offre un mémorable moment de lecture où l’histoire est valorisée par une indéniable littérarité.