Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1995, un navire de croisière transportant quelque cinquante passagers, le Turner, sombre au nord de l’Islande, vraisemblablement à cause d’une explosion. Il n’y aura que huit rescapés. Parmi les disparus, un jeune couple dont la fillette, âgée de six ans, avait été laissée à la garde de sa grand-mère au Conquet, dans le Finistère. La perte si brutale de ses parents laissera à la petite Bleuenn une blessure indélébile ; de fait, devenue adulte, elle n’aura de cesse que de vouloir trouver des réponses aux questions que ce naufrage a laissées en suspens. Malgré ses efforts, ses recherches s’enlisent. Puis, en 2024, presque trente ans après le naufrage, elle parvient à retrouver la trace d’une des rescapées, une certaine Fernande Lallement, propriétaire d’une auberge sur l’île d’Ouessant. Mais avant même que Bleuenn ait tenté la moindre approche, l’octogénaire décède. Qu’à cela ne tienne : ses funérailles pourraient être une bonne occasion d’en savoir plus sur cette funeste croisière. D’autant qu’un autre élément vient de relancer officiellement l’enquête autour du naufrage du Turner – et donc l’intérêt pour les rescapés : fin août 2024, un squelette humain a été découvert menotté dans une pièce de l’épave nouvellement explorée. Et au côté du squelette, des bijoux provenant d’un braquage survenu quelque trois mois avant le départ du Turner pour l’arctique. Aussi Bleuenn s’empresse-t-elle de se rendre à Ouessant, avec son chien Reunig. Mais au lieu que le mystère se désépaississe, ce sont au contraire de nouvelles énigmes qui surgissent, sous la forme de cadavres…
L’intrigue de ce premier roman d’Alice Maigné en soi est pleine d’intérêt – ce naufrage qui dès le départ était entouré de mystère et qui refait surface (pardon, mais c’était trop tentant !) à une trentaine d’années de distance, avec dans son sillage quelques cadavres de plus et des liens avec une autre affaire tout aussi ancienne et ténébreuse, c’est une excellente trouvaille – mais le texte lui-même déçoit – et un roman, ressortissant à la littérature, se doit tout de même de tenir autant par son texte que par son histoire. Si la narration s’efforce à la complexité avec un relatif bonheur – la manière dont les chapitres situés en 1995 s’intercalent dans le déroulé du récit principal, en 2024, fonctionne plutôt bien – en revanche l’écriture elle-même s’avère laborieuse : le récit est bavard, excessivement didactique par moments avec ses détails descriptifs superflus, ponctué d’humour au premier degré, embarrassé de phrases souvent lourdes… Ce qui donne au bout du compte un roman tout empreint d’un je-ne-sais-quoi d’enfantin. Une case de plus à cocher dans les critères à remplir pour être un parfait « cosy mystery », si l’on se reporte à la définition qu’en donne (en anglais) Debbie Young. Le roman obéissant par ailleurs aux autres critères de cette catégorie, il n’est guère surprenant qu’il séduise de nombreux lecteurs – si l’on en juge notamment par les critiques toutes laudatives qu’on peut lire sur Babelio… Je ne puis cependant m’empêcher d’être gênée par certaines maladresses (un lit surmonté d’une façade de lit-clos), des scènes peu crédibles, des dialogues dont la justesse de ton laisse à désirer, par cette extension de titre enfin dont la pertinence m’échappe – un naufrage, sauf au sens figuré, ne saurait se produire sur une île, sans compter que celui autour duquel l’intrigue est bâtie n’a même pas eu lieu au large d’Ouessant, cette île n’étant que le réceptacle de ses conséquences, elles bien sanglantes, en effet.
Reste un bel objet-livre, avec sa couverture colorée aux tons pastel et sa typographie joliment travaillée, la mise en page soignée, les ornements de chaque tête de chapitre – jusqu’à la discrète ancre marine apposée au côté des folios – que l’on a plaisir à tenir en main et à feuilleter. Qui, par sa couverture en tout cas, s’inscrit harmonieusement dans la collection dont il fait partie, « Pop’ Polar », toute récente à l’évidence puisque les premiers titres sont parus en septembre et octobre 2025.