Étienne est né dans la Creuse. Son père et son frère y ont disparu sans que l’on sache très bien s’il s’est agi d’une fuite ou d’une mort tragique. Ils pourraient avoir été attrapés par le Morpal, une créature de cauchemar, chimérique, qui a des griffes, un cou de serpent et semble vouloir manger les gens. Sans compter une autre alternative tout aussi perturbante : une secte avec ses membres qui s’affublent de peaux de bêtes et de masques pour parcourir, depuis des temps immémoriaux, la campagne. Des légendes sans doute. En tout cas, après que sa mère, qui a sombré dans la folie, a été placé en institution, Étienne est parti vivre en ville avec Camille. Vingt années passent quand il apprend que sa mère, toujours vivante et internée aurait parlé. Elle aurait dit qu’il faut nourrir le fils car il a faim. Parlait-elle de lui ou de son frère disparu ? Saurait-elle quelque chose sur l’endroit où il serait détenu depuis toutes ces années ? Étienne revient dans la maison familiale à l’abandon. Il renoue avec quelques habitants du village voisin, mais la région se dépeuple et il ne trouve souvent que des maisons à l’abandon. Il décide en attendant de revoir sa mère de remettre un peu en ordre la maison. Blessé dans un accident, un plancher pourri cédant sous ses pas, il découvre dans la cave une pièce, cadenassée, vide, qu’il n’avait jamais vu enfant. Il se rend chez un docteur pour soigner sa profonde plaie et retrouve un vieux docteur qu’il a connu. Ce dernier semble vouloir lui révéler un secret mais se suicide quelques heures plus tard, ce qui fait que les gendarmes locaux s’intéressent à lui. Chez lui, Étienne dort, fait des cauchemars, divague ou se souvient de choses de son enfance. Tout est confus. Il y a des gens qui rôdent autour de sa maison, des gens qui viennent discuter de choses mystérieuses avec ses parents, des jeux étranges auxquels il jouait avec son frère. Tout se mélange dans sa tête et en même temps, il doit penser à sa relation avec Camille sous peine de plonger à son tour dans la folie.
François Pacaud nous propose un roman particulier car si le suspense tombe continuellement, si chaque découverte faite dans la maison, chaque discussion avec les habitants, chaque souvenir qui remonte du passé ouvre de nouvelles pistes, il en étend le champ des possibles. Personne n’est vraiment qui il doit être. Les gendarmes patrouillent sans qu’il sache si c’est pour le protéger, le surveiller ou pire encore. Étienne vogue dans un entre-deux entre cauchemar, fiction et réalité rendu avec soin par un auteur qui prouve sa maîtrise du texte « à la Stephen King » ou à la Lovecraft, dans ce fantastique diffus où rien n’est sûr, tout est susceptible de transformer, de virevolter, d’offrir une solution alternative où les monstres existent peut-être vraiment, où ils sont peut-être beaucoup plus proches qu’on ne le croit. François Pacaud, dans ce premier roman, maîtrise vraiment son sujet, sa thématique, joue avec les faux semblants, propose des pistes en sous-main, crée une atmosphère de campagne « reculée », profonde, soumise à d’autres lois et codes que le monde moderne (la Creuse pourrait en être un symbole fort, comme le chante « son » barde contemporain, Gauvain Sers). C’est un texte très littéraire, plus proche d’un récit fantastique de très grande qualité, que d’un polar nerveux, même si les notions de doute, de morts, de faux semblants, de « sectes », de cercles de pouvoir, sont esquissés dans un clair-obscur construit et écrit avec soin. Entre sa localisation, ses thématiques et son style, il semble comme une évidence que D’ombres et de crocs devait/pouvait trouver sa place aux éditions du Rouergue tant il s’intègre parfaitement à la collection « Rouergue noir ». C’est en tout cas, encore une excellente découverte d’un « jeune » auteur qui débarque avec un texte de grande qualité.