Fonctionnant par vagues successives, le cinéma italien a tendance à s’inspirer d’un succès au box-office et d’en tirer une cohorte de pastiches et imitations jusqu’à épuisement du filon et découverte d’une nouvelle mode. Ainsi, le poliziottesco, littéralement “film de flics” (avec une connotation légèrement méprisante) apparaît sur les écrans transalpins à la fin des années 1960, peu après l’épuisement du western spaghetti, et parallèlement au giallo avec lequel il partage certaines caractéristiques et réalisateurs. Mais si l’influence américaine est indéniable dans le polar italien (de Dirty Harry à French Connection ou La Horde sauvage), c’est filtré par une sensibilité typiquement européenne qu’il se développe, et c’est à une actualité locale dramatique qu’il se nourrit.
Parcourant un peu plus de dix ans de cinéma policier made in Italia, Jean-François Rauger, critique au Monde et responsable de la programmation à la Cinémathèque, prend bien soin, dans Rosso Sangue, d’ancrer les films évoqués dans la situation d’alors en Italie, au cours de cette décennie que l’on a appelé “les années de plomb”. Terrorisme d’extrême-gauche comme d’extrême-droite, enlèvements, crises sociales, et même une tentative de coup d’État, rythment le quotidien des Italiens et, partant, de leur cinéma. Souvent engagés politiquement, les réalisateurs (Bernardo Bertolucci, Fernando Di Leo, Pietro Germi, Dino Risi…) rendent compte à leur manière des actions des Brigades Rouges, de la loge P2, de la corruption (réelle ou perçue) des édiles, et de l’épuisement des utopies. Urbain par nature, le poliziottesco arpente les quartiers laissés de côté par le miracle économique des années 1960 et constate l’effritement d’une société auquel il oppose des policiers borderline et anarchisants n’hésitant pas à contourner des lois inadaptées pour parvenir à leurs fins, lorsqu’il ne s’agit pas de citoyens ordinaires virant au vigilantisme devant l’inefficacité de la justice. Incarnés par Luc Merenda, Maurizio Merli, Franco Nero ou Tomas Milian, ces figures de flics affrontent autant les criminels que le système qui les a engendrés, dans des films hargneux, peu avares de gore et de sexe, réalisés souvent avec de faibles budgets et dans des conditions proches du tournage commando.
Illustré de nombreux clichés et affiches (mais on en aurait évidemment aimé bien davantage) et doté d’une mise en page inventive, Rosso Sangue est une ouverture essentielle vers une cinématographie trop longtemps méprisée et souvent considérée, à tort, comme réactionnaire. Ne reste plus qu’à espérer que cet excellent ouvrage pousse davantage d’éditeurs de DVD (soulignons le travail déjà effectué par Artus Films) à tenter leur chance, car une grande partie du domaine des poliziottesco reste encore à peu près invisible.