Diana Cowper est une personne prévoyante, aimant à ce que tout soit sous contrôle. Ses obsèques comprises. Aussi se rend-elle chez Cornwallis et Fils, entrepreneurs de pompes funèbres, pour en régler les détails. Quelques heures plus tard, elle meurt assassinée à son domicile. Et comme elle est la mère de Damian Cowper, un acteur célèbre faisant carrière à Hollywood, les journaux s’emparent de l’affaire. Anthony Horowitz, qui a bouclé son dernier roman le jour du meurtre et a d’autres projets en ligne de mire, ne s’y attarde pas outre mesure. Un coup de fil, émanant d’un certain Daniel Hawthorne, va cependant le forcer à s’y intéresser de très près : cet ancien policier devenu consultant, qu’il avait rencontré tandis qu’il travaillait sur la mini-série Injustice, lui propose d’écrire un livre sur lui – ou, plus précisément, d’écrire le livre de l’enquête que lui va mener sur ce meurtre car la police l’a officiellement appelé à la rescousse… mais un livre qui ne sera pas exactement un roman, car il ne sera pas question d’inventer ou de passer sous silence quoi que ce soit.
Autant dire que la proposition ne séduit guère Anthony Horowitz – Hawthorne le met mal à l’aise, et la perspective de ne pas être maître de son œuvre lui déplaît. Surtout, il a ses projets. Et puis… le true crime, ce n’est pas sa tasse de thé. Mais, d’un autre côté, comment ne pas être tenté par la possibilité de suivre au plus près, et de l’intérieur, les progrès d’une enquête dont les premiers éléments laissent entrevoir qu’elle sera retorse ? En outre, ce serait une expérience inédite. Et si… et s’il coiffait Hawthorne au poteau, en découvrant la solution avant lui ?
Dès lors, voilà le lecteur embarqué dans un authentique « roman policier », composé de manière on ne peut plus classique et dont les développements se déploient au fil de chapitres impeccablement construits. Mais, de conserve, il y a, omniprésents, ces échanges souvent tendus entre le narrateur et Hawthorne, les velléités d’interrompre sur-le-champ la « collaboration », les mouvements de rébellion du narrateur-auteur qui refuse de voir « son » œuvre lui échapper… En sorte qu’on est très vite gagné par le sentiment d’être immergé dans les fantasmagories d’un auteur en pleine phase de création, où il dialogue avec son héros, évolue avec lui comme dans un rêve éveillé avant de décider ce qui, de ses fantasmes, subsistera ou non dans le « produit fini ». Sauf que tout ce cheminement se retrouve intimement mêlé au récit policier, épuré et affiné comme n’importe quelle autre composante romanesque, entretissé d’éléments autobiographiques. Anthony Horowitz jouit ainsi du triple statut d’auteur-narrateur-personnage, assumé avec brio, qui lui permet de changer de point de vue en toute subtilité et d’amener le lecteur à s’intéresser autant à l’énigme policière qu’au devenir du travail en cours, même si ledit lecteur tient entre ses mains la preuve qu’il est bien arrivé à son terme et finit par réaliser qu’il y a là une part de « ludicité » non négligeable.
Ainsi lit-on un roman parfaitement abouti et, en même temps, son propre making of – tout en sachant que ce making of fait partie intégrante du tout « parfaitement abouti » … C’est un sentiment étrange et grisant, jubilatoire pour tout dire – tant pis si le mot est galvaudé : il a le mérite d’être clair, et je n’en vois pas d’autre pour rendre compte de l’intense plaisir de lecture que m’a procuré ce roman. Je n’en avais pas éprouvé de tels depuis bien longtemps !
L’intrigue criminelle en elle-même, enveloppée de ténèbres en ses prémices comme il se doit, puis consistante à souhait dans ses prolongements, eût suffi à faire de ce roman un polar remarquable. Mais il y a la technique narrative, d’une fascinante virtuosité et qui pourtant n’égare jamais le lecteur, cet humour fin et ces clins d’œil : il ne s’agit plus d’un polar remarquable, c’est un roman d’exception. C’est, tout le temps que dure la lecture, une indicible jouissance que d’avoir sous les yeux à la fois une intrigue millimétrée, un style délectable – la langue est si fluide qu’il est difficile de soupçonner la traduction de pécher par quelque endroit et de ne pas bien restituer les spécificités stylistiques originales –, des personnages captivants, des propos passionnants sur la fabrique non seulement du roman ou du scénario mais de ce roman-là en particulier. Cela relève de la haute voltige romanesque et les quelques lignes de critique citées en première et quatrième de couverture, pour le moins dithyrambiques (« Un pur génie ! » ; « … plaisir de jouer avec le lecteur à un niveau olympique ») s’avèrent parfaitement méritées. Un second opus est à paraître d’ici quelques mois que l’on attend donc avec impatience – une impatience cependant tempérée par la question qui fâche : dans quelle mesure cette technique reposant sur les interférences entre la réalité, la réalité biographique de l’auteur et la fiction en train de se faire, fût-elle utilisée avec une virtuosité hors pair, est-elle reconductible sans virer au procédé, à la recette compositionnelle ? Eh bien justement, pour le savoir, une seule solution : plonger tête première dans C comme crime ? dès qu’il sera disponible, en octobre prochain.