CHRONIQUES

livres • bandes dessinées • comics
Prix : 14,90 €
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ISBN : 979-1-0401-2638-6
Nombre de pages : 382
Format : 20 X 13 CM
Année de parution : 2026
Titre original : The Mysterious Affair of Judith Potts
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7 / 10

Le Mystère Judith Potts

Pas de répit pour Suzie, Becks et Judith, le trio d’enquêtrices sévissant à Marlow, agréable localité sise au nord-ouest de Londres ! À peine viennent-elles de « choper un assassin » (la veille au soir) qu’un message leur signale un nouveau cadavre. Bientôt suivi par un deuxième – et un troisième, résurgence du lointain passé de Judith. Pour ce cinquième volet de sa série, Robert Thorogood met ses trois héroïnes sur le gril – et le lecteur avec elles.

En ce matin de novembre 2025, à Marlow, Suzie Harris guette les informations télévisées : elle espère bien y figurer en vedette avec ses deux acolytes, Becks Starling et Judith Potts car, la veille, elles ont arrêté un assassin. En vain : les journalistes ne parlent que de lord Harleyford, noble local, qui vient de renoncer à son siège à la chambre des Lords après avoir été accusé par certains journaux de trafic d’influence. Furieuse que leur coup d’éclat soit ainsi ignoré, elle appelle aussitôt Becks mais les deux amies n’ont guère le temps d’échanger sur cette injustice médiatique : elles reçoivent simultanément un texto de l’inspectrice en chef Tanika Malik leur signalant que Gary Wise, une star du football, a été assassiné durant la nuit. Judith, elle, est mise au courant par Tanika en personne mais, contre toute attente, elle se montre distraite, presque indifférente à la perspective d’une nouvelle enquête à mener.

Il faut dire qu’elle a reçu la visite d’Eleni Paphidès, la fille illégitime de son mari mort quarante-neuf ans auparavant à Corfou et que celle-ci l’accuse… de l’avoir assassiné. Elle a, dit-elle, de quoi le prouver et met Judith en demeure d’aller spontanément se dénoncer faute de quoi elle transmettra ses preuves à la police. Et voilà Judith Potts toute déstabilisée. Pas assez cependant pour l’écarter de l’enquête qui commence, surtout que l’assassinat de Gary Wise est bientôt suivi de celui de Mike Saxon, un auteur de best-seller. Et pour cette fois, les dames de Marlow devront se passer de l’aide de Tanika Malik – celle-ci a été suspendue après que le sergent-détective Brendan Perry a déposé une plainte à son encontre. Lequel, désormais chargé de l’enquête, est bien moins coopératif que Tanika.

À première vue, tous les ingrédients sont réunis pour offrir un suspense haletant : une ombre conséquente sur le passé d’une des héroïnes, deux meurtres, des difficultés qui redoublent et des existences dont on voit des zones entières s’assombrir au fur et à mesure que les recherches avancent, sans oublier le sort fait à Tanika… tout cela servi par une construction habile témoignant du savoir-faire de l’auteur en matière d’effets d’attente. Cependant, tout au long de la lecture a persisté un je-ne-sais-quoi de gênant, voire d’agaçant, qui m’a empêchée de jouir pleinement de cette fiction bien ficelée. Impossible de mettre le doigt dessus. Sauf en deux endroits, où l’incohérence surgit à visage découvert. Page 44 d’abord, quand Bethany, la veuve de Gary Wise, dit du meurtrier « Je veux que quiconque a fait ça soit pendu » pour enchaîner avec : «Je veux qu’il croupisse en prison et qu’on jette la clé. Parce qu’une telle ordure ne mérite pas de vivre »… Quelque soif de vengeance qu’on ait, je doute qu’on puisse souhaiter à un meurtrier d’être condamné à la peine capitale et à la réclusion à perpétuité. Puis, beaucoup plus loin, page 278, quand Brendan Perry confronte Judith aux prétendues preuves fournies par Eleni : il mentionne le dossier ouvert par la police grecque au moment des faits, soit en juillet 1976, dont il a obtenu une copie auprès de ses collègues grecs qui, dit-il, « ont numérisé toutes leurs archives du début des années 2000 ». En quoi des archives des années 2000 permettent-elles de fournir la copie d’un dossier ouvert vingt-quatre ans plus tôt?

Autre facteur de gêne : j’ai eu constamment la sensation de prendre un train en marche et de n’avoir pas assez d’éléments en main pour me sentir tout à fait à l’aise dans ma lecture, notamment en ce qui concerne le caractère des personnages principaux et les liens qui les unissent. Non seulement les renvois aux épisodes précédents sont permanents, et ce dès les premières pages, mais ils sont libellés de telle manière qu’ils restent obscurs pour le primo-lecteur – sans doute n’offrent-ils leur plein sens qu’aux fidèles de la série. Ce cinquième volet ne semble pas être conçu pour être lu isolément sans inconfort; on est alors en droit de supposer que les volets précédents sont à l’avenant. Aussi conseillera-t-on à toute personne que cette chronique aura attirée vers le trio des Dames de Marlow… de ne pas se précipiter sur ce roman-là et de lire d’abord Mort compte triple (2021) puis de poursuivre avec, dans l’ordre: Il suffira d’un cygne (2022), Poison en huis clos (2024) et Meurtres sur la Tamise (2025), tous réédités en « Points ».

Si l’on consent à ne pas s’arrêter aux incohérences mentionnées précédemment, à ne pas trop se formaliser de l’atonie stylistique (dialogues dépourvus d’allant, descriptions banales souvent bavardes, pleines de détails superflus et dépourvues de la moindre littérarité justifiant qu’on les lise pour leur seule saveur) ; si l’on passe outre un dénouement particulièrement alambiqué à la limite de la vraisemblance (un véritable deus ex machina) et quelques scènes en amont elles aussi peu crédibles – même dans un contexte « comédique » où le rocambolesque serait presque de rigueur –, on reste face à un récit qui tient pleinement la promesse tacite faite à tout lecteur s’engageant dans un roman policier : susciter son intérêt et le maintenir captif, sans faillir, jusqu’à la dernière ligne. L’entraînant même dans son jeu au point de lui faire résoudre trois grilles de mots croisés!

Car ces grilles, insérées dans la narration et placées à des endroits stratégiques où elles sont présentées comme des « bilans de l’enquête » (à ce seul égard, je ne suis pas sûre qu’elles fonctionnent si bien que ça), ne sauraient être laissées de côté ni, a fortiori, ignorées : étudier les définitions, tâcher de trouver les réponses, participe pleinement de l’acte de lecture. Le moment est ici venu de saluer très bas Fabrice Bouvier qui a conçu ces grilles tout exprès pour l’édition française. Il a habilement mêlé des définitions renvoyant au présent récit, ou plus largement à la série, d’autres évoquant l’histoire et la culture anglaises, d’autres encore qui seront familières aux cruciverbistes hexagonaux (« Zénon y fit école »  en quatre lettres ; « Indien de l’Utah » en trois lettres)… et enfin quelques astuces cryptiques tout à fait délectables – en hommage à Mrs. Potts, verbicruciste cryptique chevronnée. On n’en déplorera pas moins une bizarrerie dans la première grille (dont on se demande, au passage, pourquoi elle se glisse juste avant la dernière page du chapitre 8, coupant le récit bien mal à propos quand les deux autres sont, elles, placées entre la dernière page d’un chapitre et la première du suivant) :  à la définition « Emma est une chienne de cette race » , la réponse est « labrador »  alors que page 19, Emma est une « chienne doberman »…

Cette recension ne serait pas complète sans un commentaire touchant à l’objet-livre – quand on reste attaché au livre papier malgré les liseuses et la praticité de leurs immenses bibliothèques numériques, on ne peut qu’être sensible au charme d’un volume comme celui-ci dont la fabrication a été particulièrement soignée. La mise en page est aérée, le texte imprimé avec une police à la fois classique et élégante dont le corps achève de rendre la lecture confortable. Ponctué de petits ornements discrets tels des clins d’œil – une jolie tasse de thé en guise de séparateur, le mot « chapitre » toujours inscrit dans une suite de cases de mots croisés – il noue d’emblée une amicale complicité avec le lecteur. Et la couverture ! Quelle recherche ! Outre l’illustration, déjà attrayante avec son air de ligne claire de bande dessinée, il y a sa texture étonnante qui rappelle ces textiles « peau d’ange » à la douceur veloutée, et cette infime touche de sophistication qu’apportent les inscriptions en caractères brillants sur ce fond mat. À la seule prise en main, on est séduit. Mais c’est, bien sûr, le contenu narratif qui convaincra – ou non.

Mis à jour le 29 juillet 2026
Attends une minute, dit Suzie… Nous avons un cadavre à investiguer et tu nous parles de mots croisés ?
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