CHRONIQUES

livres • bandes dessinées • comics
Prix : 11,90 €
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Édité chez
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ISBN : 978-2-8159-7411-0
Nombre de pages : 128
Format : 19 X 13 CM
Année de parution : 2026
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6 / 10

Gabrielle et la malle sanglante : une épopée de la modernité

Rendu célèbre par le nom d'”Affaire de la malle sanglante” que lui accola la presse, le crime commis par Gabrielle Bompard et Michel Eyraud dans le Paris de 1889 a tout pour nourrir l'imagination des auteurs, et Serge Quadruppani ne s'en prive pas, qui reconstitue à sa manière le parcours des deux meurtriers, sans parvenir pour autant à nous entraîner vraiment à sa suite.

À l’été 1889, alors que tout Paris n’a d’yeux que pour l’Exposition Universelle et la toute jeune Tour Eiffel, un meurtre crapuleux a lieu dans un appartement proche de la Madeleine. Attiré par une jeune femme au physique androgyne, un huissier de justice s’attendant à une partie de jambes en l’air est étranglé par le complice de la belle, puis jeté dans un sac cousu dans une malle avant d’être abandonné dans les environs de Lyon. Un crime rocambolesque commis par un couple vite identifié, Gabrielle Bompard dans le rôle de l’appât, et Michel Eyraud, de vingt ans son aîné, escroc minable et aventurier raté, mais surtout proxénète violent n’hésitant pas à utiliser sa compagne pour tendre des pièges aux bourgeois. Mais la vraie “star” de l’affaire n’est-elle pas finalement la fameuse “malle sanglante” dont la presse de l’époque fit ses choux gras et que le public fit la queue pour contempler, achetée à Londres et jetée imprudemment à Lyon avec son macabre chargement ?

Fidèle à l’esprit de la jeune collection « L’affaire qui… », Serge Quadruppani se plonge dans la presse de l’époque pour, non pas éclairer le crime, qui restera pour toujours en partie inexpliqué, mais bien pour habiter l’esprit de Gabrielle Bompard, s’adresser directement à elle par delà le siècle, tenter de trouver, par l’intérieur, ce qui a motivé cette jeune fille d’un marchand respecté du Nord, qui eut tôt fait de se débarrasser d’elle pour convoler avec sa nouvelle compagne, à tomber sous la coupe de Michel Eyraud. Sur ce point, Quadruppani échoue en partie, surtout lorsqu’il tente des rapprochements parfois hasardeux, entre le Paris de la fin du XIXe siècle et le monde contemporain. Non, le passé ne peut systématiquement être plaqué pour expliquer le présent, et même si le traitement de l’affaire par la presse et la police de l’époque révèle une bonne dose de bienséance patriarcale et de mépris de classe, cela ne constitue pas forcément un prisme de lecture adéquat. En revanche, là où l’auteur excelle, c’est lorsqu’il s’attache à démonter le regard de la presse sur les protagonistes (presse d’ailleurs largement mise à profit par les enquêteurs). Car l’huissier Gouffé, décrit par tous les plumitifs de l’époque comme un homme respectable et un bon père de famille, aimait courir les bordels, accumulait les maîtresses et se livrait à quelques chantages. Mais rien de bien grave n’est ce pas ? Quant aux autres protagonistes, qui tous grenouillent plus ou moins dans un milieu où le capitalisme confine à l’escroquerie, ne sont-ils pas des exemples de vertu ?

Alors, évidemment, on peut comprendre ce qui a séduit Serge Quadruppani, auteur engagé depuis toujours à la gauche de la gauche dans ce portrait d’une société bourgeoise condamnant les petits, mais il n’empêche que son instrumentalisation du crime en obscurcit les contours bien plus qu’elle ne l’éclaire. Reste un volume agréable à lire, à l’illustration bien choisie, mais qui nous laisse hélas sur notre faim.

Mis à jour le 27 octobre 2026
Et comment raconter une épopée sans faire appel à la fiction puisque c’est elle seule qui, par le recours aux forces de l’imagination et à leurs réserves d’inconscient, permet de saisir dans toute sa profondeur la charge émotionnelle des grands événements ?
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