Melchior Percheval est avocat. Dans sa jeunesse, il a commis quelques péchés et a dû laisser son fils, né hors mariage, à une famille des Ardennes qui venait justement de perdre son bébé. Des années ont passé, Percheval est toujours troublé par son passé, mais en cet an de grâce 1659, il fait son métier avec son adjointe et a un ami médecin, qui fait « tâche » dans la ville car il est athée et ne s’en cache pas. Il reçoit un message anonyme : son fils devenu adulte et père à son tour vient d’être dénoncé dans le petit village de Malzieu où il vit pour des faits de sorcellerie. Melchior et ses deux amis viennent pour se renseigner et ils découvrent que l’affaire est dirigée par le juge Pierre Bossuat, qui montre vite sa vraie nature : un fanatique qui entend plutôt détruire tout le village pour sorcellerie que de laisser passer un seul suspect en dehors de sa justice. Melchior use alors de toute son influence pour retarder les choses mais c’est difficile sans être soi-même accusé de pratiques démoniaques. En même temps, des meurtres déguisés en suicide semblent être commis sur le territoire de la paroisse, laissée entre les mains d’un prêtre qui a l’air très particulier. Melchior cherche à enquêter, tout en s’inquiétant beaucoup pour son fils qui vient d’être mis en prison et risque des tortures pour lui faire avouer qu’il est un sorcier.
Le roman d’Emma Locatelli se compose de deux intrigues en parallèle : d’une part, suite à une « plaisanterie » qui a mal tourné, tout le village tombe sous la coupe d’un fanatique religieux qui entend extirper la sorcellerie, qui n’existe pas mais lui permet d’assouvir ses propres fantasmes ; de l’autre, l’obligation pour remonter la piste qui a conduit à cette accusation idiote, pour l’avocat Melchior de reprendre une suite d’éléments, remontant loin dans le temps, mais montrant un « vrai » monstre qui est parvenu à demeurer incognito dans le village. Ces deux aspects, plus la vie particulière de l’avocat et plusieurs interventions de son ami athée pour expliquer son point de vue, sont aussi l’occasion de reprendre toute la procédure judiciaire concernant les procès pour sorcellerie, dans le détail, des interrogatoires où il s’agit de jouer sur les mots pour accuser les prévenus, sur la torture, voire l’ordalie, comme moyen de chercher la vérité. Derrière un rappel historique : ce n’est pas au Moyen Âge que l’on a le plus pratiqué la chasse aux sorciers, mais bien durant les siècles suivants et, en 1659, au moment où se déroule cette histoire, cela commence déjà à ne plus fonctionner que dans des régions reculées (de ce point de vue, la vie misérables des villages isolés est reconstituée avec soin). Il faut évidement avoir envie de lire 750 pages d’une histoire qui prend son temps, qui ne dévoile qu’une partie de l’intrigue dans les derniers chapitres, où il y a des points de vue historiques sur la façon de construire un procès, les difficultés entre administrations et couches de pouvoir, et des discussions sur l’athéisme qui « ralentissent » un peu la trame plus strictement noire mais ces éléments ont permis à Emma Locatelli d’écrire un roman fort et prenant, décrivant toute une société entre envie de modernité et freins mentaux. Elle nous présente ainsi une période avec un bel effort. Mission amplement réussie.