Décembre 1906. Conan Doyle coule des jours paisibles dans un cottage du Surrey. Le temps est pluvieux mais ce qui s’abat sur sa tête est une conséquence d’une lettre reçue le jour-même et gardée le temps d’une balade par son secrétaire, le major Wood. Un ancien jeune avoué, George Edalji, vient demander l’aide du père de Sherlock Holmes. Il a été selon ses dires injustement accusé, puis condamné, pour des mutilations d’équidés dans le Staffordshire. S’il a été libéré de prison en octobre (principalement à l’instigation d’une campagne du journal Truth qui a pointé les nombreux manquements de la justice), il n’en est pas moins rayé de l’ordre du barreau car il est toujours reconnu coupable. George Edalji demande donc à Conan Doyle de tout faire pour l’innocenter et lui permettre de retrouver son honneur perdu. Contre toute attente, et alors qu’il n’a aucun talent de détective, hormis de fiction, Conan Doyle prend l’affaire à cœur. Il remonte les pistes de la rumeur, des lettres anonymes qui se sont abattues sur un homme, métis d’origine indienne, qui faisait un coupable tout trouvé pour la vindicte populaire et des forces de police dépassées. Mais le tout n’est pas d’innocenter George Edalji, non, le tout est de trouver le coupable de ces crimes. Conan Doyle arrivera-t-il à dépasser le maître qu’il a lui-même créé ?

Tout ou presque a déjà été imaginé et fait concernant l’holmésologie, et ce à de multiples reprises. L’auteur détective est lui aussi un cliché du genre, mais un cliché mineur. Dans cette histoire concoctée par Rodolphe (scénario) et Griffo (dessin), on est en plus dans une contradiction intéressante : on découvre dans cette bande dessinée une critique sociale et sociétale fondamentalement absente dans le canon holmésien et qui est ici paradoxalement pointée du doigt par le romancier (qui s’écarte de fait d’une certaine littérature victorienne même si ceux qui veulent un coupable sont issus du Peuple). Donc, la présence de Conan Doyle tient plus de l’argument. Le scénario, lui, est malin et le dessin de Griffo s’adapte à merveille. Une enquête sous forme de quelques flashbacks (avec une tonalité plus grise) permet de revenir sur la trajectoire de George Edalji (il traîne sa misère tout du long de la bande dessinée ; le destin n’est pas avec lui), qui va devenir le porteur de tous les maux d’une société en quête d’un coupable. Et qui de mieux pour l’incarner si ce n’est un fils d’immigrés (d’origine indienne) qui plus est intégré (il est avocat, il fait bien son métier, tout juste si on peut l’accuser de ne pas assez se mêler à ses semblables) ? Arthur Conan Doyle enquêteur est assez convainquant et le voir songer à ce qu’aurait fait son héros est là aussi intéressant (avec au passage un élément-clé : le côté astigmate de George Edalji, peu compatible avec des échappées nocturnes). On notera également l’intérêt pour les mutilations d’équidés suivant un même mode opératoire (on a vécu la même affaire il y a près de cinq ans, et elle fait ici écho par son aspect « mineur » à toutes les exagérations écrites autour de Jack l »Éventreur, autre canon littéraire victorien). La résolution de l’enquête arrive évidemment en fin de bande dessinée. Une fin ouverte mais explicite et intelligente. Rien à dire : l’histoire d’un enquêteur débutant qui passe haut la main son examen. À noter qu’une suite est prévue malgré le décès de Rodolphe au lendemain (presque) de la parution de ce volet. Les écrits restent…