Hitchock, le chat joufflu tout blanc à l’exception d’une jolie tache noire sur la tête, traîne imperturbable dans les rues de Los Angeles. Il observe la foule et parmi elle quelques individus qu’il est amené à recroiser. Il a été recueilli après un accident par deux détectives chez qui il cohabite. Au fil de la quinzaine de chapitres, selon une chronologie parfois déstructurée, on le croise sous d’autres noms donnés par des habitants de la ville qui l’approchent. Observateur de cette société des années 1950, on le sent imperturbable, sauf lorsqu’il est débusqué par un chien policier sous un banc d’un commissariat de quartier. S’il apparait pour la première fois sous la fenêtre d’une professeure de piano qui donne des cours à une jeune élève solitaire, qu’il est plutôt passif dans les rues, parfois il devient un acteur zélé qui vient donner une réponse à un acte criminel (comme la disparition d’un chat domestique dont le collier avec un diamant attire la convoitise d’un gang). Comme il lui est difficile d’agir contre des humains, il use de stratagèmes. Et c’est malicieusement fait. Surtout, il est toujours présent là où on ne l’attend pas. Comme tout chat qui se respecte.

Noho réalise un petit manga élégiaque et prouve qu’il est un fin psychologue à la fois des chats et de la société. C’est à travers les yeux d’Hitchcock que l’on observe cette époque du rêve américain avec ses petits drames et ses joies infinies. Bien structurée et équilibrée, l’histoire débute sous le regard mélancolique d’une jeune fille pour se clôturer sur une rencontre sentimentale forcément maladroite entre la serveuse du No Name Bar et le détective Belmond. Dans l’intervalle, des tranches de vie un peu à la manière de Short Cuts, le film de Robert Altman, mais en bien plus lumineux qui nous permettent de prendre le funiculaire, de croiser une femme qui va revoir son amoureux longtemps après la guerre ou une jeune fille dans une église qui joue à vivre sa vie. On se prend à vouloir adopter ce chat, voleur d’instantanés, espèce de concierge du Los Angeles des années 1950, témoin (in)volontaire de ce qui s’y déroule, et qui choisit lui-même les personnages qui vont nous marquer par leur singularité, et qui révèlent par là-même une partie cruciale de la Cité des Anges. À lire, à savourer et à relire.