À tout juste dix-huit ans, la jeune parisienne Violette Nozière est accusée d’avoir empoisonné ses parents. C’est sa seconde tentative après un premier essai raté quelques mois plus tôt. Cette fois-ci elle réussit en partie son coup, et son père, dont il s’avérera probable qu’il abusait d’elle depuis des années, décède, tandis que sa mère survit. Capturée après une brève cavale, la jeune femme, ivre d’une liberté qu’on lui refusait, qui se prostituait occasionnellement et entretenait plusieurs amants, devient bien malgré elle bien plus qu’une meurtrière : une icône. Brandie par la droite réactionnaire comme un symbole de la déliquescence des mœurs, et par la gauche comme celui de l’aliénation du prolétariat, son cas devient un fait divers hyper-médiatisé, presque une affaire d’État. Bien plus qu’une simple meurtrière, Violette Nozière devient un miroir de la société d’alors.
Célèbre affaire criminelle de l’entre-deux-guerres, le meurtre commis par Violette Nozière agit comme un révélateur dans une France divisée. Jeune femme “libre” menant une double vie, multipliant les amants (dont certains, horreur absolue, n’étaient pas “blancs”), détestant ses parents et le poids des mensonges qu’ils lui imposent au point de vouloir les tuer pour pouvoir enfin mener la vie qu’elle désire, Violette ne pouvait laisser indifférente une presse en mal de sensations fortes qui suit l’affaire au jour le jour et n’hésite pas à grossir le trait, durant ce caniculaire été 1933. Pour les journaux de droite et proches des ligues d’extrême-droite, aucun doute, elle est coupable, perverse, et son parricide permet d’en rajouter sur le thème de la “jeunesse sauvage”, déjà (bien avant les bikers et Marlon Brando). Pour celle de gauche, elle n’en est pas moins coupable, mais c’est parce qu’envoûtée par les mensonges des riches bourgeois, elle s’en est prise à un honnête prolétaire, un cheminot, autant dire un saint. Quant à l’inceste, aux viols à répétition subies par l’adolescente, personne n’en parle ou presque et peu y croient. On ne parle pas de ces choses là.
En choisissant d’aborder l’affaire, plutôt que par le filtre du fait divers proprement dit ou de la critique judiciaire, par une étude des réactions de la presse, Jérôme Leroy ouvre largement la focale. Ce n’est plus un crime que l’on observe, mais l’état d’une société. On y voit la mesquinerie, le mépris de classe, la misogynie galopante, le racisme des bonnes gens. On y croise Céline, Aragon, Drieu La Rochelle, Simenon, Colette, les proto-fascistes Camelots du Roy et les surréalistes qui, derrière André Breton, sont les premiers, et presque les seuls, à prendre fait et cause pour la jeune femme, à la croire, presque un siècle avant la vague #metoo, même si, ce faisant, ils la transforment en une légende, aussi éloignée de la réalité que ne l’est la diabolique manipulatrice dépeinte par le camp d’en face. Sans doute davantage que s’il avait adopté une approche plus “littéraire”, Jérôme Leroy fait ici œuvre de romancier, utilisant les faits d’hier pour interroger la société d’aujourd’hui. Une remarquable torsion des “règles” du true crime, et un essai passionnant qui augure du meilleur pour la nouvelle collection « L’Affaire qui… » , pour laquelle les éditions de l’Aube et la BNF chargent des auteurs de polar reconnus de faire ce pont entre les époques en se plongeant dans les archives. Un effort à suivre, évidemment.