Le sergent sans nom travaille pour la police criminelle de Londres au sein de service A14, celui des morts non élucidées. La police criminelle de Londres, c’est l’Usine, comme l’appellent les flics et les truands. Lui est plus précisément dans la salle 205. Sans mutation, il n’a aucune chance de monter en grade, mais il s’en contrefiche même s’il a été recalé à l’admission à la special branch : ce qu’il aime c’est de pouvoir travailler à sa guise, sans avoir à rendre de comptes trop souvent, et de se chamailler avec l’inspecteur Bowman. Et aux crimes non élucidés, on lui laisse toute latitude à ce sujet. Mais un soir, la police découvre dans dans des fourrés à Londres W5 le corps atrocement torturé de Charles Staniland, une épave comme en abrite Londres par centaines, voire par milliers. Mais pour le sergent, Staniland est un homme et ceux qui lui ont fait ça des monstres. Alors le sergent plonge dans l’intimité de cet homme, découvre dans son logis humide, terne et fouillis des bandes magnétiques et des cahiers dans lesquels l’homme racontait sa vie. Sa vie bien établie d’écrivain raté mais génial, de scénariste aussi pour la BBC, puis avec sa femme et leur fille Charlotte, du côté de Duéjouls en France ; sa vie solitaire à Londres, après, à fréquenter le pub Henry d’Azincourt et ses habitués peu fréquentables à commencer par Le Cavalier ricanant et Barbara. Peu à peu, l’enquête vire à l’obsession. On ne sait trop si par moment le sergent ne s’identifie pas à cette victime. Toujours est-il qu’il commence à fréquenter incognito Barbara. Jusqu’à suivre la même pente que Staniland ?
Inaugurant « L’Usine », le cycle en 5 volumes écrits entre 1984 et 1993 du Britannique Robin Cook, Il est mort les yeux ouverts présente un personnage de flic étrange, un peu anonyme, un peu universel : le sergent sans nom. Lui est le témoin anonyme de la pourriture de la société urbaine londonienne. Il n’hésite pas à mettre les mains dans la merde, les retirer et les sentir. Il vit dans un appartement qui lui convient : c’est-à-dire qu’il aime y dormir et il adore s’en échapper. Il n’a besoin de rien, c’est un électron libre. C’est surtout un policier consciencieux et scrupuleux qui sait qu’il y a une frontière entre la police et la justice et qu’il doit bien ficeler ses affaires. Surtout qu’elles n’intéressent personne en général, et qu’il n’a rien à y gagner hormis un salaire ridicule et sa propre satisfaction. Dans ce roman de Robin Cook, le sergent sans nom est confronté à ses propres errements et à ses limites : il sait qui a tué la victime, Charles Staniland, il ne sait pas pourquoi, ni tout à fait comment. Mais il sait aussi que sans aveux il ne pourra pas mener son enquête à bout. Et puis il s’identifie beaucoup à Staniland. Repasse en boucle ses cassettes audio. S’il sait que tout doit avoir l’apparence de la légalité, il joue quand même avec cette apparence, maltraitant ses témoins, s’introduisant chez eux, couchant avec une personne liée à l’affaire. Sympathique et antipathique à la fois, il est l’archétype d’un nouveau policier fait avec de l’ancien. Et le monde dans lequel il évolue est encore plus sale que dans Moisson rouge, de Dashiell Hammett, puisque définitivement tout le monde semble corrompu. Une réédition logique dans la sous-collection « Classique » de la « Série noire ».