Waterville, petite ville du Maine près de la frontière avec le Canada. Une partie de sa population est composée de gens qui parlent français, sont catholiques et souvent descendants de Franco-Canadiens. Parmi eux, Babs Dionne, une femme qui a l’age d’être grand-mère mais est surtout la cheffe d’un gang qui s’occupe de gérer, avec une main de fer, la ville en s’appuyant sur des activités illégales qui financent son pouvoir. Elle est connue car, des années plus tôt, elle a tué un policier qui avait abusé d’elle et en bon « anglais » faisait régner la terreur sur les pauvres francophones. Mais maintenant, Babs a peur car sa fille, Sis, a disparu, laissant un mari alcoolique, et un fils, Jason, seuls. En même temps, elle doit s’occuper de Tim, le fils de sa « sœur » qui est une tête brûlée, et a volé des médicaments pour pouvoir se droguer, alors que ces médicaments sont indispensables pour les gens malades de la ville. C’est sa deuxième fille qui parcourt la Waterville à la recherche de cette sœur disparue et qui semble s’être volatilisée. Une deuxième fille qui se drogue pour oublier ce qu’elle a vécu lorsqu’elle était dans l’armée en Afghanistan, dont elle est revenue traumatisée et en voyant régulièrement les fantômes de ceux qu’elle a perdus dans ces combats lointains. En même temps, arrive en ville un homme mystérieux. Visiblement, il a été envoyé par un puissant gang qui entend prendre sous son aile le groupe de Babs, car celui-ci lui fait de l’ombre, une petite ombre, certes, mais quand on est un magnat du crime, on n’aime pas la concurrence. Babs est inquiète car il pourrait y avoir un rapport entre cet envoyé d’un groupe criminel influent, capable de raser Waterville de la carte sans sourciller, et la disparition de sa fille. Hypothèse ou paranoïa ?
Le roman de Ron Currie s’inscrit dans la tradition du roman américain qui présente les déclassés blancs, les pauvres qui tentent de survivre, ayant échoué malgré qu’ils soient blancs à réussir. Souvent, les romanciers américains décrivent ainsi des populations rurales délaissées, des « rednecks » soumis aux drogues, vivotant. Ici, Ron Currie nous propose d’autres acteurs : des gens de la ville, qui survivent dans d’anciennes villes industrielles qui ne leur ont laissé que la pollution et tous les problèmes de santé qui vont avec (à un moment, Babs discute avec des gens influents de la ville et elle doit rappeler combien la partie francophone est délaissée par les instances). Babs est cheffe de gang mais c’est surtout pour maintenir une cohésion et aider le groupe. S’appuyant sur une intrigue peuplée de malentendus (la réalité de la disparition de Sis par exemple), c’est le récit désenchanté d’un monde où une femme tente de résister, avec les moyens dont elle dispose, pour vivre et faire vivre sa communauté. C’est une description forte et prenante, entre le désespoir, l’échec et une volonté de changer les choses, d’essayer d’améliorer qui montre le monde tel qu’il est, profondément noir, sombre, mais avec quelques lueurs d’espoir. Très classique dans sa forme, et dans son fonds, le roman est mené de manière vivante, intelligente, et dans une structure qui maintient le suspense jusqu’à la fin. Un bon roman noir.