S’étendant sur un territoire immense, l’Empire n’en est pas moins un géant aux pieds d’argile, menacé à chaque saison des pluies par les monstrueux Léviathans qui viennent attaquer à proximité de ses côtes. Hautes comme des collines, ces créatures sont pourtant indispensables à l’Empire, puisque leur organisme fournit l’essentiel des substances destinées à soigner ou à améliorer les individus, découpant ainsi la société en castes hermétiques. Augmenté pour être un “graveur” et se souvenir du moindre élément, Dinios est un enquêteur au service de l’excentrique Ana Dolabra, une redoutable investigatrice qui a pour habitude de se masquer volontairement les yeux pour ne pas être dérangée dans ses raisonnements. Recalé dans une province perdue de l’Empire, cet improbable duo va se retrouver face à un meurtre des plus étranges – un haut fonctionnaire tué par un arbre jaillissant de son corps, une enquête qui va menacer les fondements mêmes de l’Empire.
Adepte du worldbuilding et de la mise en place d’univers exotiques, Robert Jackson Bennett, écrivain texan œuvrant tant dans le fantastique que dans le thriller glaçant, n’est jamais autant à son aise que lorsqu’il crée de toutes pièces des sociétés logiques basées sur des postulats délirants. Ainsi dans Une larme de poison, premier volume d’une nouvelle trilogie de fantasy, s’amuse t-il à pervertir les codes du roman d’enquêtes classiques en les catapultant dans un monde dont on découvre sans cesse des aspects étranges. Une fois passé le dépaysement qui peut apparaître assez violent, puisque rien chez Bennett n’est ce qu’on attend à ce qu’il soit, on se plonge avec plaisir dans cet hommage sincère mais décalé aux romans de Rex Stout mettant en scène le détective de salon Nero Wolfe, ou à ceux d’Agatha Christie, Ana incarnant ici une Miss Marple au langage bien moins châtié.
Si la fantasy est le domaine de l’imagination la plus débridée et le polar celui de la froide logique, Bennett parvient ici à créer une logique débridée au service d’une froide imagination, à moins bien sûr que ce ne soit le contraire. Fun et entraînante, cette enquête dont les enjeux ne cessent d’augmenter à mesure que le duo progresse est un véritable plaisir de lecture et on n’attend plus qu’une chose, de découvrir d’autres facettes de l’Empire au cours des deux prochains volumes, déjà parus outre-Atlantique.